Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

 

 

 

 

 

 

 

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Dejà bronzés
Le patio de l'hôtel

Hypocrisie : La "tourist shop", prétendûment réservée aux touristes pour y dépenser leurs précieuses devises, vend des réfrigérateurs, des pneus, des casseroles. Pourquoi faire ?
Cornelia, magnifique créature transylvanienne, m'explique : -" Mais cherrrrri, il ne faut être bète.Tourists s'en ficher des frigos. C'est pourrr les rrroumains. Ici grrros trrrafic. Nous venirrr trrravailler ici mais tout savoir...quand tu payer la milice...rrrreste encorrre beaucoup."
Elle me regarde fièrement du haut de son mètre quatre-ving, perchée sur des chaussures à talons de liège de vingt centimètres. Longues jambes fuselées jusqu'à la mini-jupe arrogante, seins perchés, longue chevelure en cascade...et sourire où il manque deux dents devant.
Elle fréquente Basilé, genre de carrure impressionnante, d'une force incroyable, qui, chaque fois qu'il me voit, me soulève de terre en criant : "toi petite poupée magique!".
Il faut dire qu'avec mes 64 kilos, je ne fais absolument pas le poids.
Lorsque je demande à Cornélia ce que la belle fait avec la bète, elle hoche la tête : "toi pas imaginer. Basilé comme un âne hi hi".

Basile, Silé pour les intimes travaille aux cuisines. L'intérieur d'un paquebot envahi par la chaleur moîte et l'odeur du choux. En salade. Farci. En légumes. Un jour, il y sera en dessert. Mais justement. Le dessert : il nous arrive sur la table sous forme d'un ramequin d'eau sucrée avec un noyeau de pèche flottant au centre.
Comme je suis sensé parler roumain, on me délègue pour la réclamation. Courageusement, je pousse la porte de la cuisine : Moi petite poupée magique. Soixante personnes en blouse blanche et toque s'immobilisent à mon entrée et me dévisagent. Je me fige. Qu'est-ce que j'ai ? Je regarde mes pieds. Ha. C'est vra.i Je suis vétu d'une combinaison de tricot en fil d'argent extra moulante, vastes pattes d'eph qui font comme une robe un peu "moule-boules". N'oublions pas que c'est 1975. Je respire et marmonne, le mieux que je peux : "oundé é director buro ?", ce qui, dans mon sabir intérieur voudrait signifier : "où est le bureau du directeur ?".
Immense éclat de rire. Tronches hilares. Tapages de cuisses. index pointés. Une petite femme brune et balaise saute sur la table, relève ses jupes et montre sa touffe incroyablement noire et crépue. On l'appelle "pizda neagra" La chatte noire. Je veux bien le croire. Je me dis qu'il ne faudra pas confondre quand je commanderais une pizza.

Au son du tapage, le directeur apparaît. Il retient son rire.
-" vous venez de demander : où est la bite du directeur. La voilà", dit-il, dans un français impeccable, pouffant égalementi, montrant sa braguette. Obligé de rire aussi. Je suis trop con. L'homme est massif. Trente-cinq ans. Un genre de buffle. De bonnes joues. L'oeil bleu et vif. Il me regarde des pieds à la tête :
-" c'est un costume folklorique ?" interroge-t-il avec le plus grand sérieux.
J'emboite :
-" Je l'ai tricoté moi-même. Pas une seule couture. Je l'enfile par le col".
Il hoche la tête.
-" Je vois. Vous êtes ambassadeur disco. Je m'appelle Nestor. Que puis-je faire pour vous ? "
Je me dis que Dave ou Patrick Juvet ne sont pas moins ridicules que moi. Et je ne parle pas de Claude François avec sa tête de fille de Marlène Dietrich.
-" Je voudrais que vous m'expliquiez pourquoi il ne nous arrive que la moitié des choses sur les tables."
Il se tasse légèrement, comme pour prendre son élan.
-" Allons dans mon bureau, je vais vous expliquer."
Je comprends vite que tout le monde vole. C'est évident. Du haut en bas de l'échelle. Lorsqu'il arrive 100 kilos de viande, il n'en reste que 50 dix minutes plus tard. Idem pour le café du matin. Il est prévu 35 grammes, on en aura 15. Je pourrais m'en ficher. Les touristes ne restent qu'une semaine et n'ont pas le temps de se plaindre. J'ai mon propre café dans ma chambre, nous reçevons saucissons et camembert par la "valise diplomatique".
Mais la chose m'intéresse. J'ai envie de savoir, de comprendre comment tout cela s'organise.
Nestor se révèle un guide magnifique. Il a compris qu'il vaut mieux m'avoir comme allié que comme ennemi. Il a raison. Je ne lui veut aucun mal. Je veux comprendre, avancer sur ce territoire inconnu, qui commence à me fasciner.
De fait, tout le monde est là pour profiter du tourisme, nous y compris. Mais aussi pour des opportunités annexes, comme "trouver un mari étranger" pour les roumaines, une "femme seule et riche" pour un soir ou plus pour les messieurs, acheter des devises pour s'offrir un passeport, grapiller une chemise, un litre de vin ou une demi-pèche. Vivre de rêve. Exercer un pouvoir, même si c'est sur le chien ou la femme de ménage. Rien que de l'humain, mais de l'humain Roumain.

Nestor apprécie mon côté provocateur. Il dit que ça le venge d'avoir à se méfier de tout. Il est pourtant très profondément amoureux de son pays. Il m'en parle pendant des heures, avec passion.
-" La Roumanie est une ancienne banlieue de Rome, explique-t-il, soumise ensuite à l'Empire Ottoman, elle est officiellement Créé le 9 mai 1877 par l'union de la Valachie et de la Moldavie. A la fin de la première guerre mondiale la Transylvanie, alors propriété des Habsbourg austro-hongrois, rejoint la Roumanie, suivie de la Bucovine et de la Bessarabie et d'une partie du Banat, pour constituer la Grande Roumanie. La seconde guerre mondiale fait éclater la cohesion du pays sous les coups de l'Allemagne nazie, de leurs alliés hongrois et de l'union Soviétique. Le territoire se réduit alors à ce qu'il est aujourd'hui. Constitué essentiellement de Moldaves, de transylvaniens et de Banates. Les premiers sont de culture Slave, les seconds sont d'origine hongroise, montagnards solides, et les derniers plutôt d'influence turque, avec un physique rondouillard et une petite voix haute, de plus en plus aigue avec la passion".
Il a raison. L'âme roumaine est réellement extraordinaire. L'exaltation slave dans une émotivité latine, le tout arrondi par l'orient. Un cocktail authentiquement incroyable : une sorte d'exagération sentimentale érigé en philosophie.

A la mi-juin, je connais tout le monde. Comme je bronze en un quart d'heure, j'ai vite ma dose et préfère aller visiter tous les recoins de Vénus, de Saturn et d'Olympe, guidé par différents amis, pas forcément désinteressés. Les petits trains genre Mickey nous y emmènent.
Au vu des décors il paraît que l'architecte a lu "Le meilleur des monde" d'Huxley et "Un bonheur insoutenable" d'Ira Levin. Quelque chose dans l'air, dans la trop grande anodine perfection du lieu laisse filtrer l'odeur indéfinissable, mais prenante, d'une horreur sourde. Très bien cachée puisque nous sommes isolés, coinçés entre la mer et les murailles gardées du "Grand Club Touristique". Nous ne pouvons en sortir que par la magie d'une excursion encadrée vers Bucarest, les monastères moldaves ou le delta du Danube. Parfois, un hélicoptère passe en vrombissant, qui rend silencieux nos amis. Ils murmurent "c'est lui". Ils ne prononcent jamais le nom de Ceaucescu. Et lorsqu'ils montrent une bouche d'égout, ils sussurent : "Les Russes attaquent".

Sur le balcon