Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

le chemin est long sur la langue
L'escargot : le chemin est long sur la langue. Plume 65x50

1967. La vie folle de St Germain-des-Prés occupe tout l'espace.
La mode hippie fait déjà son apparition avec ses chemises cintrées à fleurs, ses pantalons taille basse hyper serrés. C'est l'apogée de la piscine Deligny où nous allons en bande à huit heures du matin, pour dormir au soleil et y déjeuner. Les soirées organisées par Léonor Fini, Marc Doelnitz habillé en or, Régine et ses petits papiers, L'annonce, le 26 juin, de la mort de Françoise d'Orléac. Tout un quartier effondré. Partie de chez Castel, la nouvelle vient au Prélude, frôle le Pousse-au-Crime, se répand au Flore et aux deux Magots, chez Georges, rue des Canettes. On sort sur les trottoirs. Chacun a envie de pleurer.
J'habite seul à présent une chambre d'hôtel de la rue de Buci, dans laquelle je m'enferme pour dessiner. Charley Romet, alors directeur des éditions Rombaldi me tance de passer à la couleur. Outre que je ne suis pas lassé de la plume et de l'encre de chine, je m'imagine mal peindre dans cette chambre finalement aussi miteuse qu'étroite.
Il semble que je n'arrive à rien, au fond. Et que tout le monde m'ignore.

Peu à peu je me détache du lieu, de l'ambiance, de ce qui s'y passe. Je réalise confusément que ce sera là une sorte de destin, mais a ce moment, j'en souffre. Je me crois incapable de me fixer, de me tenir à un lieu, à un monde. Comme j'ai déjà vécu ce sentiment, je le reconnais. Je pense à "Hernani", que Catherine voulait me faire travailler. Lorsque la trompette sonne, il faut partir, quitter tout pour l'inconnu. C'est de l'ordre du migratoire.
Comme ma présence se relâche au bar, on m'annonce que je suis remplacé.
La cigale est à la rue.

Un soir de décembre 67, au bar, un homme m'approche. Une trentaine d'année, l'oeil perçant, un peu prédateur. Croupier dans un club privé.
Puisque j'ai décidé de tout dire, il faut le dire : quand quelqu'un baise bien, c'est génial. Certes, on ne baise jamais seul. Il faut qu'il y ait quelque chose en face. Mais quand cela se trouve, c'est absolu. Puisque nous avons chacun nos raisons de vouloir être ensemble, il emménage à Boulogne-Billancourt, au second étage d'un immeuble moderne, et je suis. Le seule chose que je veuille est : qu'on me laisse dessiner, lire et écrire. Le contrat est établi entre nous - du moins entre lui et lui - : je m'occupe du ménage, du chat et des courses. Il faut que je rapporte la monnaie. Je reçois ses amis (qui déposent leur manteau sur mes bras sans même m'apercevoir).
J'ai tout bien compris. D'ailleurs, je connais le rôle.

Les schémas sont ce qu'ils sont. Ce superbe baiseur joliment pervers m'a donc choisi pour femme et présenté à ses parents. Le père, militaire à la retraite, ne me parle qu'à peine. Il devise d'homme à homme avec son fils, d'histoires d'hommes, pendant que, à la cuisine, je parle coiffure avec la mère.
J'ignore comment je fais pour ne pas rire, mais j'y parviens.
L'affaire me permet tout de même de dessiner librement pendant que monsieur travaille, m'étant assuré d'avoir bien fait les courses, changé la caisse du chat et préparé le dîner du soir.
Je peux ainsi comprendre la vie de ma mère : 53 ans de petits déjeuners, déjeuners et dîners, sans compter les fêtes, sans jamais un remerciement, ni même un encouragement, puisque "c'est dans le contrat".
Je pardonne le reste car moi, au moins, il est bon au lit.

Là dessus, c'est mai 68. Tout commence par l'album des Moody blues avec "Nights in white satin"
J'avoue que non seulement je ne comprends rien aux événements, mais je n'en vois pas grand'chose. Je n'entends que la rumeur venant de chez Renault, non loin de la maison. Mon "mari" surveille frénétiquement sa deux chevaux, craignant la rayure et, tandis qu'il s'épuise dans son dur labeur, je dessine tranquillement. Pas une fois il ne s'inquiète de ce que je griffonne sur le papier. Ni de ce qui se trouve dans les cartons à dessin.

Un matin du début juin, brutalement, tout est fini. Je me réveille avec la conscience qu'il faut en terminer là. J'ignore pourquoi. Je tente d'expliquer, il l'admet. Un peu grognon quoi que très fair play, il me déménage dans l'Hôtel de la Paix, quai d'Anjou, où j'ai retenu une chambre.
-" Ha, je comprends, tu t'en vas parce que tu as trouvé du travail."
-" Non. J'ai trouvé du travail parce que je m'en vais."
Il ne discute pas. Juin 1968.

Pont Marie - quai d'Anjou

Je me permets de citer son nom. Jean-Claude Brialy m'a toujours paru un être exemplaire d'humanité. Je n'ai eu avec lui que des relations professionnelles. Par un de ces hasards qui n'en sont peut-être pas, il se trouve que le gérant du restaurant, Gérard, est le même qui a exposé Herbert Pagani à Cannes. Je suis arrivé là par l'entremise du maître d'hôtel, un autre Jean-Claude, qui va rester un ami.

J'habite donc quai d'Anjou, dans cet hôtel qui me poursuit depuis quatre ans. Les hautes fenêtres s'ouvrent sur le panorama de la Seine qui va du Louvre au Chatelet.
Et chaque soir, je verse l'argent gagné dans un gros coffre en bois sans savoir combien il y a.

Peu importe d'ailleurs. Je suis toujours sans avenir et sans direction. Chaque matin est une sorte de miracle dont on ne peut pas dire si il se renouvellera, et qui, pourtant, se termine devant un plateau d'huitres à six heures du matin aux Halles ou devant un lever de soleil sur la Seine. Je ne suis pourtant personne ni nulle part.


En ce temps là j'errais de clochers en clochers
J'enviais les pigeons qui savaient où nicher
Auprès du Vert-Galant je m'endormais dans l'herbe
Mes vingt ans dans Paris cherchaient je ne sais quoi
Et quand la nuit venait me prendre dans ses bras
J'avais peur de mon ombre et la bravais superbe

Et puis, tu es venu. Vois, le monde est en gerbe

J'avais pour tout bagage une paire de bas
Une robe trop longue et le panier du chat
Serré contre mon coeur comme une rose tendre
Je claquais à tous vents mes vingt ans au beffroi
J'étais sarment dans l'âtre et la flamme à la fois
mes lèvres en gardaient toujours un goût de cendre

Et puis, tu es venu. Vois, comme mes mains tremblent

Je prenais des amants comme on prend le métro
lorsque l'on est lassée d'avoir attendu trop
un taxi dans la rue et qu'il vente ou qu'il neige
J'attendais de les voir s'endormir contre moi
Puis je déménageais à la cloche de bois
Les chiens de l'aube errants me suivaient en cortège

Et puis, tu es venu. Vois, il fait beau il neige

Je ne sais pas moi-même au juste qui j'étais
étais-je folle ou sage ou les deux je ne sais
Tant je cognais partout mes ailes malhabiles
Mais je sais qu'aujourd'hui, mais je sais qu'avec toi
Je suis restée semblable à celle d'autrefois
Qui ne rêvait que d'être à quelque chose utile

Puisque tu es venu. Vois, tout devient possible

Jean Ferrat pour sa femme Christine Sevres