Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste
 

La guerre des roses rouges

Le bébé

On peut réellement s'interroger sur les raisons qui poussent les hommes à la guerre. Même lorsqu'elle n'est "que" domestique.
La famille Bénard est conflictuelle. Tout est combat. Tout se fait "à l'arraché". La connaissance de sa généalogie peut parfaitement permettre de comprendre. Après tout, chacun fait ce qu'il peut avec ce qu'il a. Mais où donc tout cela commence-t-il ?
Dans ma mythologie intérieure - donc invérifiable - je me souviens d'avoir choisi mes parents. Le train plombé a ralenti en traversant une gare allemande et j'ai vu ces deux êtres parfaitement amoureux, tous deux beaux et elle que je devinais enceinte. Comme j'allais vers la mort, j'ai souhaité devenir leur enfant.
Qu'est devenu cet amour qui brillait dans leurs yeux ? Où est passée la tendresse palpable entre eux ? Que leur est-il arrivé qui les a jetés dans ce maelstrom ?

Le problème d'être bébé est qu'on sent tout mais on ne sait rien. Il ne reste que le sentiment, quelques préférences. Un strict minimum qui, comme une graine va chercher à croître à l'aveuglette tout en conservant précieusement ses caractéristiques. Je crois avoir compris qu'il faut qu'il en soit ainsi. L'adaptation au monde nouveau est à ce prix. (J'ai vu aussi qu'il y avait quelques ratés)
Le conflit entre Simone et Charles suffisamment décrit dans "un petit morceau du monde". Elle veut un environnement normal, stable et rassurant, lui veut la révolution et le renversement. C'est Abel et Caïn.

Militaire Il fait peur, le beau ténébreux. Le front buté, l'oeil noir, le menton vindicatif, la lèvre étroite, prêt à mordre et provocateur.
il se met à dos les beaux-parents immédiatement. Par un vrai cadeau du ciel, ceux-ci sont de droite et Catholiques. La Saint Barthélémy n'est pas loin, qui rejaillit directement sur le bébé : interdiction formelle de ressembler au brutal.
Colérique mais verbal. Sa violence s'exerce surtout sur les objets : portes claquées, chaussures qu'on jette contre le mur, hurlements, injures.
Le choix du bébé est fatalement vite fait. Ce sera maman. Tant pis pour Freud. J'ai tout de même mis des années à comprendre que l'inceste pouvait n'être QUE symbolique. J'ai aussi appris qu'on peut être archi saturé de présence féminine avec tout ce que cela comporte de chantage affectif à la sécurité et pire : à l'amour. Si tu ne fais pas ce que maman veut, maman ne t'aimera plus.
La pauvre Simone, pratiquement seule tous les soirs pendant qu'il sauve le monde, se rabat sur le bébé qui, doucement grandit, jusqu'à devenir un confident idéal : il écoute tout, ne comprend pas grand'chose et acquiesce sur tout.
Plus tard, quand le bébé aura grandi, elle fera pareil avec le chat.
Lorsque ses grands parents le prennent en vacances, de mai à septembre, le refrain grimpe d'un ton :
-" arrêtes ça immédiatement, on dirait ton con de père"
Heureusement, sept ans plus tard m'arrive un ange.
Annie Spectaculaire. Dès la naissance de la jolie créature, Charles baisse d'un ton et se comporte comme si un trésor venait d'arriver. Évidemment, ça ne va pas durer, mais le répit soulage tout le monde. Et surtout moi. Je m'aperçois - sans toutefois en définir la nature - qu'un poids énorme s'allège. J'ai sept ans, nul à l'école, indéfini et totalement admiratif de mes camarades qui, eux, ont l'air de savoir qui ils sont, où ils vont, ce qu'ils aiment et pourquoi. Ce n'est probablement pas aussi vrai que ça, mais c'est ce que je crois.
Comme Simone m'a interdit de me battre ( afin de ne pas ressembler à mon père), je ne sais pas me défendre et ne sais que pleurnicher dans mon coin, avec la terreur d'un nouveau jour à l'école.

Mais l'attention s'est reportée sur ma soeur, je peux certainement mieux respirer. Si elle commence son petit calvaire. On m'oublie complètement. Je ne sais pas nommer ces choses, ce ne sont que des sentiments. Le désarroi est total. Je commence à saigner du nez, à m'évanouir et deviens si faible qu'on décide de m'envoyer chez mes grands-parents, qui ont acheté une maison au Château d'Oleron..
Georges, mon grand'père, est un être extraordinairement difficile à cerner. A présent que Je peux faire la différence avec ce que je qualifie d'intelligent. Je le qualifierai de pire que bête : ordinaire.
Un con ordinaire vêtu d'un short kaki sur des jambes maigres et blanches, le béret vissé sur la tête, le mégot sur la lèvre et l'épuisette au bout du bras. Il a acheté un parc à huître, se prend pour un autochtone et balance de lourdes plaisanteries se croyant irrésistible.
Il exerce immédiatement son pouvoir en faisant miroiter des cadeaux ou des projets qui n'aboutiront pas. J'ignore quel plaisir il retire d'être décevant, mais il n'en rate pas une. Comment accorder sa confiance à quelqu'un qui trompe et ment volontairement, mystérieusement ?
Huitres
Georges; ses copains, son parc à huîtres
Sa femme, Agnès, est une bien brave femme. Née en Italie, outre qu'elle cuit dix fois trop les spaghetti, supporte son homme comme une fatalité. Sa théorie est qu'ils sont tous pareils et que celui-là n'est pas pire que les autres. Ils me subissent comme le temps qu'il fait. Je fais partie de la fatalité. Mais l'un et l'autre ne font que voir mon père en moi. Et les chiens ne font pas de chats.
- "Ha, tu es bien le fils de ton père ! regardes-toi. Tu as les mêmes yeux, le même foutu caractère !"
Je m'écrase chaque jour un peu plus sous les commentaires. Je suis un rat, fils de rat communiste, avec mon petit regard noir, ma petite bouche pincée, tout maigre et rachitique avec un visage de fille et qu'on sait pas trop comment tout ça va tourner. Probablement en prison ou sur l'échaffaud.
Un matin, ma grand'mère parait toute heureuse.
-" Nous allons avoir quelqu'un en pension. Le fils d'une amie. Tu vas voir ce que c'est qu'un type bien. Ralala, si tu pouvais en prendre de la graine..."
Elle fait cuire des anguilles dans une sauce au vin, qu'elle touille énergiquement.
-" Il s'appelle Georges, lui aussi, comme ton grand'père et toi. Tu vas voir. Il est magnifique. Il a un an de plus que toi, il est riche - il revient du Brésil - Si seulement tu pouvais le prendre en modèle plutôt que ton père...."
Sensation bizarre. De peur et de joie en même temps. Une pointe de jalousie, peut-être ? J'ai l'impression que tout le monde me déteste. Je soupire:
-".. il arrive quand ?"
-" Il sera là demain, par le bateau de dix heures. Ton grand'père ira le chercher au port. Tu iras avec lui."
Je fais une moue dubitative. Il m'a fait le coup vingt fois. -" Allez, demain on va à la pèche au carrelet, debout à sept heures". Et quand j'arrive, il est déjà parti avec le voisin d'en face. L'explication ? -"J'ai eu envie de partir avant. L'autre était prêt. On est parti ensemble" ou -" Tu as vu le vélo dans la remise ? "
-" Oui".
-" ça te plairait, un vélo ?"
-" Ben oui.."
-" On verra ça plus tard, celui là est pas pour toi".