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Le
"grand Robert", comme on l'appelle avec propos, on l'a vu,
est refusé par son père qui a décidé de
l'ignorer. Quand il doit l'appeler, il dit :"Toby", nom qu'il
donne également au chien. Il lui parle sans haine. Avec indifférence.
Dès le berceau, l'enfant a des problèmes. Il est souvent
malade et, à l'orée de l'adolescence, fait du gigantisme,
puis il a de graves crises d'épilepsie. On croit qu'elles pourraient
provenir de la syphilis de son grand père Eugène, mais
les médecins disent que non. C'est un enfant timide, embarrassé
de son grand corps, et assez peureux.
Seulement voilà: il est beau.

Il
est d'abord beau comme un enfant, avec un petit nez, des levres ourlées
et des grands yeux étonnés, puis en grandissant, malgré
son grand corps et la fatigue qu'une telle croissance implique, il devient
très beau. Lorsqu'il part accomplir son service militaire en
Allemagne, en 1945,il est même plus que beau, il est splendide.
Il a le physique d'un acteur américain tel qu'on en verra dans
les années soixante, Gary Cooper, par exemple. De plus, il est drôle et gentil. Tout
l'amuse, tout le fait rire.
Cette
gentillesse commence d'abord par adoucir son père, puis va le
charmer.
Il possède aussi un talent certain de comédien, qu'il
tient probablement de sa mère et sûrement de son grand'père
Pépino. Quand sa cousine Odette (fille de Marie Pellegrini, soeur
d'Agnès) et lui sont réunis, c'est un vrai festival de
drôleries et de pitreries. Ces deux-là ont une manière
de voir le monde qui leur appartient en propre : ils sont à la
fois légers et bienveillants.
Robert vient d'avoir seize ans lorsque la guerre éclate, 20 ans
en 1943. Il travaille tout d'abord en usine et est immédiatement
adopté par tout le monde, ce qui sera pratiquement identique
tout au long de sa vie.

En
ce mois de mai 1943, Simone invite ses amies de travail au 21 rue Damrémont
pour fèter son vingt-troisieme anniversaire. Les établissement
Zimbacca, situés au 70 de la rue du Temple, fabriquent et vendent
des accessoires de mode, sacs à main, sellerie et bimbloterie
en tous genres. Simone est aux ateliers où elle colle avec dextérité
la doublure des ceintures et fixe les boucles dans l'odeur très
particulière (et très persistante) de la colle de peaux
qu'il faut chauffer et maintenir au bain-Marie. Elle invite Marcelle
Mignot, du même âge qu'elle, vendeuse dans la boutique.
Celle-ci, brune et mince, un peu sauvage, est peu liante. Surveillée
de près par son père, elle n'a que très peu de
liberté. Elle voudrait bien accepter, mais n'ose. Simone lance
à la cantonade qu'ils vont faire des crèpes : celles qui
peuvent doivent amener des oeufs, du lait et du beurre, denrées
rares en 1943.

Marcelle Mignot
Marcelle
se dit que c'est fichu : elle n'a rien.
Elle est née le 26 septembre 1920, au Perreux, 113 rue de la
Paix, de Marcelle-Alphonsine d'Aubigny, une orpheline recueillie par
un couple d'alcooliques et de Albert-Jules Mignot, de père inconnu
et d'une mère prostituée.
Marcelle-Alphonsine d'Aubigny  |
Images d'une famille heureuse |
Albert-Jues Mignot
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Marcelle Mignot
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Pierre Mignot |
Tous
deux viennent de Saint Quentin (où Marguerite
et Robert Bénard ont séjourné après la guerre
de 14/18). Comme ils n'ont jamais connu d'affection, ils sont
bien en peine d'en prodiguer. Ils vivent dans une pauvreté sèche,
basée sur le strict minimum de survie. Albert Mignot est tireur-lamineur
chez Thomson, elle est constamment malade. Les enfants, car Marcelle
a un frère, reçoivent des morceaux de chiffon et des ficelles
pour jouer dans la cour, ou sous l'auvent de la cave lorqu'il pleut.
Ils sont habitués à ne rien demander, à ne rien
vouloir, à ne rien espèrer. Lorsqu'elle atteint ses treize
ans, la fillette demande à être placée, afin de
ne pas peser sur la famille. Elle dégotte un emploi payé
cinquante francs par semaine. C'est une misère, elle ne gagne
rien, mais elle ne coûte rien non plus. Comme elle est travailleuse,
qu'elle ne rechigne pas à la besogne, elle grimpe relativement
vite pour parvenir à être vendeuse.
Elle lorgne donc le comptoir d'un air déçu lorsqu'au dernier
moment, à 18h25, une cliente lui offre six oeufs et une demi-livre
de beurre!
Elle peut aller à la fète.

Robert (dans l'ombre à gauche) et ses admiratrices. Marcelle
est au centre.
Lorsqu'elle arrive, il y a là une dizaine de personnes dont les
filles de l'atelier, bien sûr, mais aussi Edmond Picard qui, à
l'époque est déjà amputé du bras gauche
et surtout Robert, le superbe frère de Simone. C'est le choc.
Elle reste là, bouche bée, près de la porte et
il faut la presser pour qu'elle avance. Elle doit se faire une raison.
Il est bien trop beau pour s'interesser à elle. Et d'ailleurs,
il y en a déjà une, une certaine Josette, qui se trémousse
sur ses genoux. Habituée à renoncer, elle se détourne
vite pour se préoccuper des crèpes, mais Simone est en
cuisine, qui la renvoie. De toutes manières, elle ne sait rien
faire cuire. Pas même un oeuf. Elle revient s'assoir, sourit le
mieux qu'elle peut avec des regards glissés de temps à
autres vers la créature de rêve.
Elle n'est pourtant pas vilaine, bien au contraire. Le cheveu est léger,
plutôt chatain, le visage anguleux mais fin, l'oeil vert. Elle
n'est pas non plus "petite", elle est seulement maigre, comme
un jeune arbre qui aurrait poussé entre les pierres d'un mur
sec. Robert a sorti le phono a manivelle et Charles Trenet apparait
dans les esprits, avec son chapeau en arrière et ses yeux fous.
Tout le monde chante : "yad'la joie"...Marcelle est ébahie
devant tant de bonheur possible...et tellement inaccessible. Il faut
qu'elle rentre. Il est dix-neuf heures trente. Elle dit au revoir à
chacun. Robert se lève de toute sa hauteur et dit à sa
soeur, la désignant : "elle est chouette, ta copine..",
puis à elle :"..faudra revenir". Elle manque s'évanouir,
puis décide qu'il a lancé cette phrase en l'air, par politesse.
Mais dans la semaine, Robert téléphone chez Zimbacca pour
lui proposer de se joindre à la petite bande qui fait du vélo
le dimanche. Elle accepte, tentant toujours de ne pas se faire d'illusions
et pourtant, l'été passe entre Chaville et Nogent, puis
les mois, puis un an, la petite bande se raréfie : on se marie,
on vit sa vie. Finalement, Robert et Marcelle se retrouvent tous les
deux. Un jour d'orage, après l'averse, il l'embrasse contre un
arbre (c'est le lieu pour les coups de foudre !) Et c'est ainsi que
leur amour commence : au milieu de la libération de Paris.
La période est compliquée. L'armée Allemande recule mais l'insécurité est
grande. On demande à ce que l'épuration soit contrôlée.
En effet, une sorte de rage soulève un certain nombre de "résistant
de la dernière heure" qui règlent leurs comptes.
Le 13 janvier 1945 Robert est appelé sous les drapeaux. Le 20
mars 1945, les troupes françaises entrent en Allemagne, le 17
avril l'armée allemande s'effondre, le 8 mai, c'est la fin de
la guerre. Le 15, Robert incorpore le 10e régiment du génie
envoyé en Allemagne. Les jeunes amants ne sont plus unis que
par une correspondance prolifique et passionnée : au minimum
une lettre par jour !
" A quoi je pense ?, écrit elle, à nous, à
notre vie future, je réfléchis et calcule ce qui serait
le mieux en attendant que nous ayons un petit appartement et voilà
ce que j'ébauche pour mon retour (suite à un début
de tuberculose, elle est en convalescence à Audierme) : si on
a la chance d'avoir une chambre, au lieu d'y mettre la salle à
manger, je la laisserai au garde-meuble et j'achèterais une chambre
à coucher qu'on installera, ça sera le mieux, on s'y plaira
d'avantage, ce sera plus intime, sinon ça va faire foulli. Evidemment,
ça va faire des frais et c'est pourquoi je voudrais bien trouver
un appartement que j'aménagerai petit à petit. J'y pense
à tout ça. Si tu savais avec quel amour je prépare
notre petit intérieur où regnera la gaité, la franchise,
l'amour. Kiki chéri, je crois que mon avis sera partagé
, qu'en penses-tu ? car la salle à manger, c'est bien beau, mais
où coucher ? Je nous vois mieux dans une chambre bien meublée,
claire. Je voudrais tellement que tu t'y plaises ! Je travaillerais
pour ça, pour arriver à ce que nous ayons tout ce qu'il
faut! Je te vois lisant ces beaux projets, ta petite bouille réjouie,
bénissant ta petite femme et je suis encore plus contente pour
toi que pour moi. Tu le mérites tellement. Puisses-tu ne jamais
changer et me rester comme tu es !"
Le
26 mars 1945, la chambrette est dégottée sous les toits,
10 rue Cauchois. Marcelle l'aménage avec amour. Simone en témoigne
dans une lettre du 29 mars : "..tu sais que désormais tu
auras dans notre cher Montmartre un toit pour abriter tes amours. Marcelle
rivalise de zèle pour que tu trouves tout arrangé pour
ton retour. J'ai vécu, moi aussi, des jours inoubliables en attendant
le retour du troufion aimé bien qu'ayant rien de tout de tout
ce que vous possedez ( car rien n'y manque). J'avais, moi aussi, fait
pour le mieux et la première fois que nous sommes rentrés
"chez nous", la terre aurait pu crouler que nous n'aurions
rien entendu tant notre bonheur était grand. Puis après,
il a fallu arranger cette vie de tous les jours : manque d'argent et
de travail, mais cela a passé et nous avons connu les jours heureux
que tu vas connaître. Ne gaches pas tout pour 12000 francs. (
Robert veut rempiler pour économiser) Elle t'attend chez vous.
Sur ton balcon, on peut mettre une table et y manger, n'est-ce pas merveilleux
?"

Malheureusement,
en décembre 1945 un décret porte la durée du service
à deux ans pour la classe 43. Robert ne peut pas compter être
libéré avant 1947 ! C'est l'effondrement.
La
pénurie n'est pas terminée avec la Libération.
L'épuration a supprimé une grande partie du personnel
technique et par ailleurs, le matériel est usé. Simone
s'en plaint dans une lettre du 2 décembre 1945 : "...la
vie toujours la même pas tenable a qui n'a pas de gros magot.
les restrictions électriques recommencent et pas beaucoup de
charbon.." La carte de pain vient d'être rétablie.
La petite chambre de la rue Cauchois devra attendre pour abriter leur amour.
Jusqu'à ce qu'Agnès, en août
1951, leur ordonne de se marier.
Ce qu'ils font en octobre de la même
année, à l'église des abbesses.
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