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CHAPITRE
5 : Charles et Simone La guerre de mille ans |
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Un appartement se libère au 70 rue Damrémont. La concierge du 21 l'annonce à Simone, qui va le visiter. L'endroit est surprenant.
Une
fois passé le perron, au fond, on trouve un dernier escalier, qu'on
doit emprunter pour accéder à l'intérieur de l'immeuble principal.
Là, au quatrième étage, il y a un appartement de deux grandes pièces
et une cuisine. L'ensemble est d'une clarté remarquable. Les fenêtres
donnent directement sur la cour qu'on vient de traverser : on y voit
des troènes en bosquets, des lilas (qui pour le moment ne sont pas
en fleur) et le tout est magnifique, dans son aspect vieillot, avec
ses toits de zinc, ses ateliers. Simonne en découvre encore, qu'elle
n'avait pas vus. On dirait un village miniature. La
concierge qui l'accompagne lui demande si l'appartement lui plaît.
Simone approuve. Elle va le louer. Regardant par la fenêtre de ce
qui sera la salle à manger, elle voit un jeune platane, au pied du
perron. La concierge lui souffle, d'un air entendu : " c'est une petite,
qui l'a planté. Une de celle qui est partie, vous savez... " Simone
ne sait pas, mais elle ne dit rien. Oui, elle aime cet endroit.
En 1942, en France, entre les rumeurs et les propagandes,
on ne sait rien ou pas grand-chose de ce qui se passe réellement. Et surtout,
on croit qu'il s'agit d'une guerre "normale ". Hitler semble né de la
défaite de 14/18. A l'Allemagne humiliée depuis lors, sous-alimentée,
divisée, il apporte l'ordre, le travail, l'espoir de revanche et un bouc
émissaire de choix. Il lui apporte aussi la joie de terroriser le monde,
et puis l'Autriche, la Tchécoslovaquie, et tout cela grâce aux charmes
inouïs d'une propagande bien orchestrée. Certes, Charles-Alfred est politisé,
mais il est idéaliste, n'a et n'aura jamais le sens des réalités basiques.
Comme pratiquement tous ses contemporains, il ne peut pas imaginer les
dessous de cette guerre qui va conduire à une innovation diabolique :
la mort industrielle. Comment Charles-Alfred, qui est fondamentalement
bon et généreux, souvent naïf, pourrait-il imaginer, ne serait-ce qu'une
seconde ce qui se passe à Dachau ou à Buchenvald - et qui le pourrait ? Qui aurait une imagination suffisamment déréglée
pour regarder en face cette tuerie innommable et programmée, exécutée
comme une simple besogne un peu désagréable, mais nécessaire ? A ce moment,
"il y a plus de mille camps de concentration en Allemagne. Ces camps sont
comme le bureau du parti ou l'école, un organe social normal du pays,
parfaitement connu, accepté, approuvé de tous. Les protestations solennelles
du cardinal-archevèque de Munster, Von Galen, l'attitude héroïque au cours
d'une captivité de 10 années du pasteur Nidmeller n'ont trouvé aucun écho.
" c'est la guerre ", se contentent de dire les religieuses allemandes
devant les corps qui portent les stigmates de tant de souffrances des
victimes des camps ". Selon Geneviève De Gaulle, si peu de Français ignorent
l'action de la Gestapo, la résistance est le fait d'un petit nombre. 100
000 personnes comptent peu dans une masse de 40 millions d'habitants.
A part quelques exécutions spectaculaires annoncées par voie d'affiche
à la population, on ignore presque tout du sort des prisonniers politiques.
Les familles se sentent rassurées par l'annonce de leur départ en Allemagne.
On les imagine dans quelque camp analogue à ceux des prisonniers de guerre.
Le sort des juif paraît plus inquiétant. Mais l'arrestation de centaines
de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants se fait progressivement,
en commençant par les étrangers. Comme dit certaine honorable bourgeoise,
élite de sa paroisse :
Néanmoins, il faut bien vivre et gagner sa vie. Après en avoir discuté sérieusement le couple décide que Charles partira. Georges Picard n'est évidemment pas d'accord, mais si son beau-fils est d'une espèce qui lui est inconnue, qu'il ne comprend pas, il lui admet une honnêteté réelle. Il sait bien que Laval vient de créer le S.T.O. (service du travail obligatoire), mais Charles n'est pas dans la tranche d'âge concernée. Si ce n'est qu'une question d'argent, on se débrouillera, dit-il. Il est vrai que Georges est le chef des combines, mais ce n'est pas le cas de Charles. Ce n'est pas sa nature. Il préfère travailler. Même si c'est en Allemagne. Charles arrive à
Berlin Lichtenberg en novembre 1942, dans une banlieue triste et grise
qui fait penser à la porte de la Chapelle, où la succursale de "arts et
Bois Artung Tackman AEG ", une fonderie, est implantée. Pratiquement immédiatement,
il s'y fait des amis. Il y a là des Allemands, certes, mais ils sont sympathisants
communistes et font tout pour retarder la production. Charles y reste
jusqu'en mars 1943, et. Comme tout se passe bien et qu'il semble qu'il
n'y ait aucun danger, il demande une permission et rentre à Paris chercher
sa femme. Il a vingt-cinq ans, elle vingt-trois. Malgré l'avis général
de la famille, et surtout de Georges Picard, qui s'y oppose farouchement
et avec véhémence, elle veut partir, signe son contrat, le suit, nantie
de son insouciante jeunesse et de son amour tout neuf... Dans le mouvement,
Roger, le frère de Charles, qui mange comme quatre, a toujours faim, mais
n'a justement plus rien à manger, part avec eux. Ils arrivent à Berlin en juin 1943. Charles emmène son monde à l'hôtel Comet, où il loge. Simone découvre avec plaisir une chambre spacieuse. Ils s'organisent vite : ils déjeunent à l'usine tous les midis. Le soir, ils utilisent leurs tickets de rationnement pour faire les courses et vont dîner chez un copain de Sarcelles que Roger a retrouvé là. Lui est prisonnier. Il travaille dans une menuiserie. Le patron lui laisse une partie de l'atelier, où il peut recevoir ses amis. Après le repas, ils reprennent le tramway et retournent à l'hôtel. Ils sont bien acceptés par tout le monde. Quelques temps après son arrivée, Roger fait la connaissance d'un femme de chambre, qui travaille à l'hôtel. Elle a dix ans de plus que lui, s'appelle Bella. Elle est Yougoslave, de Belgrade. C'est le coup de foudre. Somme toute, la situation ne serait pas aussi dramatique si les événements ne se précipitaient pas. Les années 1941 et 1942 constituent, pour l'Allemagne, une formidable expansion. Mais à partir de 1943, le recul s'amplifie partout, en Afrique et surtout en Russie.
A
partir du 30 avril, les alliés commencent à bombarder l'Allemagne. Charles
et Simone comprennent qu'ils sont dans un piège : Berlin va sûrement être
bombardé par les alliés. Il faut rentrer, à tout prix. Un seul moyen,
à leur portée, leur apparaît : faire en sorte que Simone devienne enceinte,
l'accompagner en France... et ne pas revenir.
Simone reprend son travail chez Zimbacca. Charles est employé quelques jours dans les carrières de Gennevilliers, transformées habituellement en champignonnières. Mais il découvre que les Allemands y dissimulent des V2. Il n'y retourne pas la semaine suivante. Au début décembre 1943, les alliés commencent à bombarder Berlin. Cela va durer jusqu'au 6 mars 1944 : six mille tonnes de bombes y sont déversée. C'est un total enfer de feu, de ruines et de morts. Alors que tout le monde se réjouit, Charles est épouvanté. Il pense qu'il a envoyé son frère à la mort. Tout est de sa faute. Il se ronge. Simone tente de le consoler comme elle peut. Elle dit : " il n'est peut-être pas mort ".
Il est environ minuit lorsque les sirènes retentissent. Roger est au lit, avec Bella. Vite, il faut s'habiller et descendre pour rejoindre l'abri. Au loin, déjà, on entend le vrombissement des avions et la D.C.A qui crépite. Bella ne se presse pas. Elle a envie de défier le sort, d'opposer à la terreur une indifférence forte. Mais Roger l'oblige. Elle enfile ses vêtements, passe son manteau et le suit. Un véritable déluge de phosphore s'abat sur la ville et passe, comme un ouragan de feu qui atteint 200 kilomètres à l'heure. La ville semble devenue un gigantesque brasier où la chaleur atteint 750° et où les flammes s'élèvent jusqu'à 5 kilomètres de hauteur. Entre 80 et 120 000 personnes vont périr, transformées en torches vivantes ou ensevelies par milliers dans les abris sous les décombres. Et là, dans la fureur, au coin d'une rue, où ils se précipitent vers l'abri, la main de Bella lâche celle de Roger, un épais nuage de poussière les engloutit et les sépare.
Au 21 rue Damrémont,
on s'active. Il faut se cacher, puisque Charles n'est pas reparti en Allemagne,
qu'il n'a pas de papiers qui le prouvent libéré de son contrat, il est
porté déserteur et recherché par la milice. Simone en a la confirmation
en passant au 70 : la concierge lui dit que des "messieurs " sont venus
pour enquêter. Impossible d'aller y habiter pour le moment. Ils demeurent
une semaine chez Marguerite, encore une semaine chez Georges, mais il
faut se rendre à l'évidence : on doit trouver une solution à plus long
terme. Cette solution se présente bientôt : il n'y a personne dans la
maison achetée par Edmond Picard en 1939, au carrefour de l'espérance,
à Villiers-le-Bel. De plus, Laure Godefroy, sour de Marguerite, trouve
à Charles un emploi chez Forklom, entreprise qui installe des pylônes
à haute tension dans la région d'Ecouen. Ils y partent en avril 1944,
quelques heures avant le bombardement, par les alliés, de la gare du Nord.
Marguerite respire un peu. Depuis le 26 avril 1943, elle a trouvé un poste de chambrière à l'hôtel de Paris, boulevard de la Madeleine. Paulette, elle, est engagée chez Line Vautrin, pour fabriquer des bijoux fantaisie, et on a envoyé Robert à Moulins, dans une ferme. Le jeune Robert est un enfant difficile. La méningite n'a certes rien arrangé : il a beaucoup manqué l'école et se trouve toujours décalé par rapport aux autres.
Il a huit ans et on le dit inadapté. Mais les paysans chez qui il est placé sont dignes des Ténardiers des "Misérables ". Robert leur sert d'esclave, ils "oublient " de l'envoyer à l'école et le frappent. On ne le fait jamais se laver. On dirait un sauvage, avec sa crinière crépue et blonde, son regard vert aigu, et son air buté. Le maître des lieux est prisonnier en Allemagne. La ferme est "tenue", si l'on peut dire, par sa femme et le frère de celle-ci, qui jouent du marché noir avec brio. L'enfant se sauve deux fois. Deux fois, il est rattrapé et battu. Enfin, il décide de les empoisonner. Il incorpore de la mort aux rats dans la tisane de bourrache, mais malheureusement il s'en vante auprès du garçon de ferme, qui le dénonce. Curieusement, à partir de là, ils le laissent. Ils ont peur de lui. Au mois de juin, sa sour Paulette lui rend visite et voudrait rester une semaine avec lui. Les paysans refusent. Ils prétextent qu'elle a trop l'apparence d'une fille de la ville. En réalité, une (presque) adulte étrangère aurait pu être témoin de leur activité. Après son départ, Robert fugue encore. Un homme d'une ferme voisine remarque son état de quasi sauvage et l'interroge. Il raconte son histoire. Quelques temps plus tard, l'enfant est changé d'asile, où il va rester quatre mois. Charles et Simone emménagent succinctement au carrefour de l'espérance, à Villiers-le-Bel, dans la maison autrefois occupée par Baptiste, amant de la tante Ada. C'est un pavillon de deux étages sur une cave qui sert de buanderie. Après avoir gravi quelques marches, on pénètre dans un couloir qui dessert, à droite une salle à manger et une cuisine, à gauche une grande chambre. Au bout du couloir, un escalier monte en tournant vers l'étage. Sous celui-ci, une porte qui mène à un escalier descendant vers la buanderie, elle-même donnant sur la jardin. A l'étage, on trouve exactement la même chose qu'au premier.
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