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Simone et son frère Robert au
printemps 1924,
Marcel Picard, qu'on surnomme "pèpète" meurt, à
l'âge de vingt-huit ans. La famille n'aime pas parler de Pèpète.
Cela se comprend. On ne peut pas exhiber un tel fils, doublement
honteux. D'abord parce qu'il est débile, ensuite parce qu'il expie
la faute de son père. Comment Eugène traite-t-il l'information ?
On ne le sait pas. Il préfère oublier que Pèpète existe. Celui-ci
est pensionnaire à Villejuif, dans un hospice. On ne le sort que
trois fois en vingt-huit ans et chaque fois, c'est la panique. Il
ne reconnaît que sa mère, hurle dès qu'il voit son père, on dirait
qu'il veut lui sauter dessus. On croit que c'est parce qu'il a vu
son père battre sa mère. C'est possible, la chose étant fréquente.
Repris une fois à Saint-Denis, il s'échappe et on le retrouve dans
la station du métro, à la porte de la Chapelle, sur les rails. A
sa mort, les condoléances affluent. " C'est terrible, dit-on, mais
c'est mieux comme ça. Le pauvre, il devait tellement soufrir ".

Georges, Robert et Agnès (Robert , 13 ans, est déjà plus grand que son père)
La
vie s'organise à la "maisonnette,
avec des aménagements spéciaux de lits pliants. Georges s'est acheté
un nouveau vélo et va tous les jours à Paris, rue des Dames où il
travaille à présent, et rentre le soir pour se mettre à bricoler
ou entretenir le jardin. Chacun développe son univers. Lui la mécanique
et le bricolage, elle s'occupe des enfants, mais aussi, dans la
foulée, de ceux des autres. Elle instaure à cet endroit une ère
de gaieté et d'affection qui compensera, finalement largement, les
lacunes de son mari. Ils paraissent ainsi trouver un équilibre.

Ils vivent à quatre dans 30m2, sans aucun confort ni intimité
Georges répète à l'envi qu'il ne veut pas d'autre enfant. Pour que cela ne se réalise pas, il faudrait agir
en conséquence. Apparemment, personne ne sait comment éviter la
chose. Agnès est enceinte une troisième fois fin 1924. Il y a à
ce sujet une grande dispute, mais aucune solution, puisqu'il faudrait
avoir recours à l'avortement et que la chose est impensable pour
les époux. Elle accouche en septembre 1925, chez ses parents, au
309, d'un garçon qu'on appelle Maurice en souvenir de son oncle
disparu à Douaumont. (trois Maurice dans la famille : trois morts. Trois Paulette chez les Bénard = trois mortes)
L'enfant
se révèle vite fragile et tombe malade six mois plus tard. Le médecin,
appelé, laisse entendre qu'il s'agit d'une grave maladie des intestins.
Agnès doit l'emporter, dans une couverture, à l'hôpital Bretonneau,
par le bus. Quand elle y parvient, on se rend compte que le bébé
est mort pendant le voyage. Agnès est prostrée, dans le hall, serrant
son enfant mort dans ses bras. On veut le lui prendre. Elle refuse
qu'on lui enlève. Elle se dresse et, brutalement, s'enfuit. Elle
refait tout le chemin en sens inverse, en autobus, avec le petit cadavre enroulé
dans la couverture et revient chez elle. L'enfant sera enterré trois
jours plus tard, au cimetière de Saint-Denis, minuscule tombe blanche
à la grille argentée, orné d'un un ange de biscuit au pagne
bleu, trônant sur la stèle.

Agnès en 1925
La
France de 1925 réitère celle de 1900. L'époque n'est plus "belle
", elle est "folle ". On se
précipite à la Revue Nègre où Joséphine Baker fait scandale. L'affiche
du spectacle clame : Une chanteuse qui n'a pas la voix blanche !
Serge Lifar, dans les ballets Russes de Diaghilev, lui, enchante.
A New York, on enterre Rudolph Valentino en s'évanouissant (probablement
en apprenant qu'il n'aimait pas les femmes !) Le surréalisme naît
du Dadaïsme avec André Breton, Paul Eluard, Louis Aragon. Les travaux
de Freud, tout comme ceux de Marx commencent à circuler parmi les
intellectuels. " L'école de Paris " rassemble des peintres d'origine
internationale : espagnols, comme Picasso, Hollandais comme van
Dongen, Italiens comme Modigliani, Russes comme Chagall, et Japonais,
comme Foujita. C'est vrai aussi en musique avec Schönberg, Arthur
Honegger, Darius Milhaud, Georges Auric, Francis Poulenc, Maurice
Ravel, Albert Roussel. En architecture c'est le suisse Le Corbusier
qui domine la tendance. Le cinéma français, omniprésent sur le marché
avant 1914 est à présent écrasé par la guerre et la concurrence
américaine, même si les films sont encore muets. Maurice Chevalier
triomphe au Casino de Paris. Monsieur Gaumont invente le cinéma
parlant. Coiffures et vêtements "à la garçonne " promulguent une
nouvelle image de la femme : elle danse le charleston et fume des
cigarettes de tabac blond au bout d'un mince et long tuyau de corne.
Tout
cela parvient à Villiers-le-Bel par le truchement de celle qu'à
présent on appelle "la tante Ada ", la soeur d'Agnès. La créature
s'en donne à coeur joie, entre sa collection d'escarpins et le
bal musette, elle profite de ses magnifiques trente ans, séduisant
tout le monde dans son sillage. On se demande comment elle fait
pour ne jamais être enceinte. C'est parce qu'elle vit dit-elle.
Au printemps 1930, Ada offre à sa mère Teresa un voyage en Italie,
afin qu'elle puisse revoir ses soeurs. L'émotion est grande. Pendant
tout un mois que dure l'absence de sa femme, Pepino ne mange que
des spaghetti, mais ne pense à aucun moment à descendre la poubelle.
Les paquets vides sont restés sur le sol de la cuisine quand Teresa
revient.
Elle revient d'ailleurs avec Bruno, son neveu, magnifique
hidalgo de vingt-cinq ans. Il est menuisier, mais commence par
faire le serveur chez Ray Ventura.
Le
21 septembre 1932, le Figaro titre, au chapitre "société " : L'école,
unique facteur de dépopulation : " En déchristianisant les coeurs,
en désorganisant la famille, la révolution a porté un premier coup
à la natalité. Notre système successoral, le partage forcé des héritages,
l'excès des impôts, les atteintes constantes au droit de propriété,
ont encore diminué les naissances. Une nouvelle cause de découragement
pour les pères de famille : la mise en pratique d'un des articles
les plus odieux du catéchisme collectiviste, celui qui arrache aux
parents le droit d'élever leurs enfants pour en confier le soin
à l'état. Que de Français renonceront à avoir des enfants plutôt
que de les voir bolchevisés par les soins de M. de Monzie !"

En 1933, Georges entreprend de faire construire
la maison du 37 route de Paris.
Bruno vient confectionner les parquets et les
escaliers. Il s'agit d'une modeste bâtisse sur une cave à demi enterrée,
servant de buanderie ; de deux pièces où l'on accède par un escalier
extérieur: une cuisine qui sert de salle à manger et une chambre,
puis, par un escalier intérieur, on parvient, sous le toit, à la
chambre des enfants, éclairée par une fenêtre. La famille y emménage
en juillet 1934. Georges et Agnes ont 33 ans, Simone 14 et Robert
11.

En
1939, Bruno Perotti qui, entre temps s'est marié, s'envole vers les états
Unis avec son épouse. On ne le reverra pas
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