CHAPITRE 3 : Les Bénards
Prologue


La fanfare de Sarcelles au grand complet

Marguerite revient à St Ouen, avec Charles-Alfred nouveau-né et s'installe 156 rue du Landy avec Man-Marie, où les deux femmes vont pouvoir survivre grâce à la pension de Robert, maintenant que Marius et Charlus sont morts. Robert écrit qu'il vient de recevoir un nouvel uniforme pour pouvoir défiler et qu'il va falloir attendre encore.

Elle en est très affectée. Plus qu'elle n'aurait pu s'attendre. De fait, pour elle, tout a été trop vite. Elle a l'impression d'avoir perdu le contrôle de sa vie. Elle a à peine vu Robert, finalement. Elle s'en veut d'avoir cédé, d'avoir été "prise", de s'être retrouvée enceinte par accident (en tous cas involontairement). Elle n'a pas aimé sa grossesse. Elle n'a pas aimé accoucher. Elle n'aime pas ce fils qui braille, venu on ne sait d'où, qui lui tombe comme ça, d'un quasi inconnu, fut-il son mari. Elle est inquiète. Elle doute. Et ce doute est comme un vertige qui l'aspire.
Jean-Baptiste Godefroy et son épouse projettent de rentrer à Reims, avec la plupart des enfants. Mais ni Laure, ni Marthe ni Marguerite ne veulent quitter Paris. Au contraire, elles y trouvent un logement 30, rue Sambre et Meuse, du côté de Belleville et s'y installent. C'est là que Robert vient rejoindre Marguerite le 2 septembre 1919.

Entre les deux jeunes époux, le malentendu est quasi immédiat. Ne serait-ce que sur un point : Robert est très blagueur. Marguerite ne possède pas un milliardième de millimètre d'humour. Elle a l'impression qu'il ne prend rien au sérieux et lui qu'elle dramatise tout. Comme depuis 1912, Robert travaille dans l'entreprise de constructions industrielles Louis Nadot, 8 à 24 rue du cheval Blanc, à Pantin, il reprend naturellement son travail de chef d'équipe, dès qu'il est libéré.
Robert se révèle paradoxal : affectueux, hypersensible et charmeur, il est un être de fascination. Tout le fascine, tout l'intéresse, mais à condition de ne pas entraver sa liberté. Dans le travail, il est rigoureux. Il ne plaisante pas. Mais aussitôt sorti de là, on le dirait fétu de paille ou poisson dans le courant, ne jurant que par les copains. Comme presque tous ceux qui n'ont connu que l'amitié pour contredire l'enfer, il oublie tout ce qui n'est pas l'instant et plonge, avec une concentration inouïe, dans une immédiateté oublieuse de la périphérie. En l'occurrence, Marguerite fait office de périphérie et elle n'est pas contente. Robert oublie de rentrer ou rentre tard, souvent ayant bu. Laure et Marthe, qui vivent dans l'appartement, lui conseillent d'attendre un peu, elles argumentent qu'il revient de la guerre, qu'il a été privé de liberté trop longtemps et qu'il faut être patiente. Marguerite en convient, mais elle aussi a son caractère : autant elle est opiniâtre et volontaire, donc patiente, autant elle est "soupe-au-lait" et s'emporte, la plupart du temps malgré elle. Comme elle est sûre de son bon droit, elle n 'admet pas qu'on lui donne tort. Ses soeurs ont beau lui reprocher de crier, elle crie encore plus fort pour expliquer qu'elle ne crie pas. Robert, devant la harpie qui se dévoile brusquement, ne sait que répondre. Il déteste les affrontements - il en sort - Cela le justifie mieux de rester dehors. Il est tellement mieux avec les copains!

Et pendant ce temps, le temps passe.