CHAPITRE 3 : Les Bénards
Prologue

L'endroit n'est pas d'une folle gaité, encrassé par les lignes du chemin de fer qui traversent le paysage un peu plus loin, mais il y passe cependant beaucoup de monde et l'aventure paraît rentable. Le couple se décide et s'installe au 156 rue du Landy, au premier des trois étages de l'hôtel, avec les cinq enfants : Robert-Henri, à présent âgé de 15 ans, Marius de 14, Solange de 9, Charlus de 8, et Simone la nouvelle-née. L'établissement n'est certes pas luxueux, mais il est vaste. Il n'est pas non plus très bien entretenu, aux dire des clients, mais il est à la bonne franquette. Il ne fonctionne que pour le déjeuner et les quelques résidents qui s'attardent. La nuit, tout le quartier est désert. Man-Marie y fait tout ou presque. Elle a décidé d'y arriver et elle y arrivera. Levée tôt, elle s'active partout où elle peut, retape les lits des clients, puis prépare le déjeuner avec ce que Charles-Auguste a fait venir de Sarcelles et des Halles ; Marius l'aide volontiers aux cuisines lorsqu'il rentre de l'école. Et la journée se passe en raccommodages divers, repassage et nettoyage.

Charles-Auguste tient le comptoir, car c'est une affaire d'homme et donne volontiers son avis sur la politique du ministère Clémenceau. Mais surtout sur la loi de séparation de l'église et de l'état. Car Charles-Auguste est assez violemment anticlérical. Cette loi a été votée le 9 décembre 1905 et suscite toujours de nombreuses réactions. On a frôlé la guerre civile. Charles-Auguste n'est facile à cerner, ni humainement ni politiquement et cela déconcerte bien des clients. On le croirait volontiers de gauche : il lit "l'Humanité " depuis sa fondation, par Jean Jaurès, en 1904 (le quotidien ne sera communiste qu'en 1917 ), mais prétend que les masses sont stupides. Il pense qu'elles se font toujours berner. Cependant, il applaudit à la création des allocations familiales, en 1908 et approuve la montée du syndicalisme qui réussit à extirper en avril 1910, la retraite à partir de 60 ans aux paysans et aux ouvriers, même si les syndicats, eux, sont plutôt méfiants sur la mesure : ils y voient une tentative de récupération des ouvriers par le capitalisme. Du coup, un conflit éclate entre le gouvernement et les Chemins de fer du Nord et ceux-ci se mettent en grève, bientôt suivis par tous les cheminots de France, ce qui n'arrange pas les affaires de Charles-Auguste. Aristide Briand en vient à bout assez rapidement, mais doit démissionner le 27 février 1911. Jean Jaurès est lui-même très contesté, car apparemment trop nuancé pour l'époque.
On en discute passionnément le soir, autour du billard ou pendant les parties de cartes, tout en sirotant des alcools jusque tard dans la nuit, avec les rares habitués. Et souvent, le matin les trouve pour le "p'tit blanc sec" ou le traditionnel calva avec le café. Un café âcre comme du charbon confectionné dans la fameuse "chaussette ", d'où l'expression bien connue de "jus de chaussette ".
Charles-Auguste semble enfin réellement heureux dans sa nouvelle vie hôtelière. Les enfants adorent leur nouvelle mère et se passionnent pour les exploits de Louis Blériot, qui vient de survoler la manche en avion. Touchée par les inondations du mois de janvier qui envahissent les rues de Saint-Ouen et de Saint-Denis, la famille Bénard survit sans peine et voit Man-Marie accoucher d'une fille supplémentaire, qu'on appelle Renée, le 3 avril 1910. Robert-Henri vient de fêter ses 16 ans. Il est placé chez un menuisier comme apprenti. Marius va sur ses 15 ans. Il a quitté l'école pour aider au restaurant. Solange sera âgée de 11 ans le mois prochain. Charlus promène ses dix ans dans Saint-Ouen tandis que Simone surveille la porte du café du haut de ses deux ans. Et Charles Auguste, le 18 mai 1911, entre dans sa quarante et unième année.


A gauche, Renée, à droite Simone.
Une seule photo de Charlus et de Marius.

Quatre ans passent, qui les acheminent vers la prochaine guerre mondiale. La tension monte chaque jour d'un cran. La C.G.T. et le parti socialiste sont seuls à s'opposer à la guerre qui menace. Malvy, ministre de l'intérieur, fait dresser la liste des responsables syndicaux et politiques à arrêter en cas de mobilisation ; mais la C.G.T. n'est pas d'accord avec Jaurès sur le sens à donner à la grève. Elle veut en faire un mouvement révolutionnaire, tandis que Jaurès vise seulement, et dans la mesure du possible, à imposer la paix. Jusqu'au 30 juillet, c'est encore imaginable, mais le 31, Jaurès est assassiné au café Croissant (rue Montmatre) par Raoul Villain et sa disparition achève l'effondrement du camp pacifiste. C'est un coup inimaginable pour Charles-Auguste. Il rêvait d'un rapprochement entre les syndicats et le parti Socialiste pour former une force pacifiste. Certes, Jaurès est fortement contesté, régulièrement attaqué par la presse, accusé de traîtrise et d'entente avec les allemands. Personne ne paraît comprendre la lucidité de l'homme. Il voudrait passer outre les gouvernements pour rallier les peuples dans une Internationale salutaire. Il veut obliger la social-démocratie allemande à prendre des engagements, à déclarer qu'en cas de guerre, elle se lèverait contre le gouvernement de proie qui, par refus de l'arbitrage, aurait clairement manifesté sa volonté de guerre. Mais ce n'est pas tout. Jaurès est un vrai politique, un véritable homme d'état. Il a compris que la guerre qui se prépare va être d'un type nouveau. Au lieu d'armées professionnelles, mercenaires, bien exercées mais figées dans de vieilles méthodes, comme c'était le cas jusqu'alors, il prévoit l'armement des masses. Jaurès vérifie qu'à toute époque de l'Histoire, les vainqueurs furent ceux qui surent recueillir les leçons. Ce qui fait le succès de la Prusse dans la campagne de 1813, c'est qu'obligée, après Iéna, d'avoir une armée permanente réduite à 40 000 hommes, elle trouve le moyen de créer une réserve, de recourir à la nation armée et de rompre avec la tradition. En 1861 et 1870, les armées allemandes gagnent Sadowa et Sedan avec des armées composées en grande partie de réservistes. Jaurès (qui parle allemand) a compris qu'avec son esprit méthodique, l'Allemagne va exploiter contre la France les leçons apprises de la révolution française et de l'épopée Napoléonienne, et va lancer dans la prochaine guerre des attaques dont on ne soupçonne pas l'envergure et par le renouvellement des effectifs, une durée dont on n'a aucune idée. L'état - Major Français, évidemment, est d'une autre opinion puisqu'on le sait, il va lancer dans l'aventure des soldats vêtus de "bleu horizon" et de "garance". Il croit à une guerre courte menée par des éléments actifs, seulement augmentés de quelques-unes unes des premières classes de réserve. Dans ce cas, la chose est simple et s'impose d'elle-même : il faut compenser la différence des effectifs actifs en augmentant la durée du service. D'où la Loi de trois ans que Jaurès conteste. Non pas par manque de patriotisme, non pas parce qu'il est "vendu à l'ennemi ", mais parce qu'il prévoit une guerre de masses, une guerre longue. Ces masses, il les chiffre : 1 400 000 hommes. Mais ses ennemis sont puissants et acharnés. Le racisme s'étale avec complaisance : on l'accuse aussi bien d'être à la solde des allemands que d'être payé par les juifs. Une campagne de presse conduite par l'action française, par "l'ouvre " et par les revanchards de l'Alsace - Lorraine va amener Raoul Villain à l'acte fatal.
Le 31 juillet 1914, l'état de danger de guerre est proclamé en Allemagne. On ne sait si c'est la mobilisation. Jaurès n'a que trois pensées : retenir les initiatives imprudentes de la Russie tsariste, assurer la pleine entente avec l'Angleterre et proposer un arbitrage, recours suprême de la paix. Il songe au président Wilson. Il lui télégraphiera demain. Les dépêches tardent, il est 20 heures. Il décide d'aller dîner au plus près, au Croissant, qui est situé rue Montmartre. Il fait chaud. Jaurès est placé de biais, à la fois le dos contre le mur et devant la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée. Malgré sa préoccupation il laisse cours à sa bonne humeur. Il est déjà 21 heures. Tout à coup, le brise - bise s'agite et se déplace, une main s'avance vers sa tête, un scintillement de nickel, deux éclairs, deux claquements ! Dès le premier coup, Jaurès s'est incliné, doucement, sur le côté gauche. Marguerite Poisson pousse une clameur déchirante : " ils ont tué Jaurès ". Dans la rue, Raoul Villain est presque aussitôt arrêté. Au milieu du tumulte dont le café s'emplit, on voit Jaurès dont la tête est inerte sur les genoux de Pierre Renaudel. On le porte sur une table voisine. Les battements de son cour s'affaiblissent et cessent. Le docteur prononce "messieurs, monsieur Jaurès est mort ".
Devant le café du croissant, rue Montmatre

Le 31 juillet 1914, dans un estaminet du Croissant, le jeune patriote Raoul Villain abattait d'un coup de revolver le traître Jaurès, chef du parti socialiste, directeur de l'Humanité, principal agent de la politique allemande en France depuis quinze ans. Il a frappé justement. Il a donné à la France sa première victoire, infligé aux Allemands leur première défaite. Il a sauvé la patrie. Il s'est inspiré de l'inscription que Démosthène faisait lire aux Athéniens sur une colonne d'airain de l'Acropole : qu'Arthmios, fils de Pythonax, le Zélite, soit voué à l'infamie, qu'il soit tenu pour ennemi du peuple, des Athéniens et de leurs alliés, lui et toute sa race, car il apporta dans le Péloponèse l'or des Perses. D'après nos lois criminelles, l'homme ainsi noté d'infamie doit mourir ; point n'est besoin d'autre procès, le premier citoyen qui le rencontre peut le tuer sans crime. C'est ce qu'a pensé Raoul Villain. "


Raoul Villain

S'il y a la guerre, on nous tuera d'abord ; on le regrettera peut-être après, mais il sera trop tard ". Jean Jaurès disait cela à Jean Paul Boncourt le 13 juillet 1914. Charles-Auguste comprend que tout est perdu. Le 3 août, l'Allemagne, qui impute 17 violations de frontières à la France, déclare la guerre ; le 4, les socialistes votent à l'unanimité les crédits militaires. C'est "l'union sacrée ". La classe ouvrière crie à la trahison. La déception est immense. Et lorsque Lénine accusera "la trahison des chefs " et le "manque de capacité des classes prolétariennes dans la lutte contre l'impérialisme", il exprimera l'exacte pensée de Charles-Auguste.
On peut lire dans "le Figaro" :
"C'en est fait. La guerre la plus formidable qu'aura jamais vue l'humanité éclatera sans doute dans quelques heures, à moins qu'un miracle n'intervienne. mais si les miracles se produisent parfois pendant la bataille, ils ne s'accomplissent jamais avant. Il faut commencer de les mériter. Dans ces jours d'angoisse poignante, mais aussi de fière énergie, où nous assistons à ce spectacle terrifiant et grandiose de tous les peuples en armes, aucune nation n'aura donné un plus bel exemple de sang-froid et de bravoure que la nôtre. Notre première victoire, nous l'aurons remportée sur nous-mêmes en faisant trêve à toutes nos haines et à toutes les divisions d'opinions et d'intérêts et en obéissant irrésistiblement au grand appel du sentiment national. Nos soldats partent et ils partent gaiement. Ils ont l'air de savoir où ils vont ; ils le savent. Rien n'était plus réconfortant que de parcourir les boulevards hier au soir. On y respirait je ne sais quelle atmosphère vibrante d'émotion et d'allégresse. c'est que ce peuple est fort non seulement de son enthousiasme mais aussi de son droit. "


Charlus : 13 ans, Marius : 19 ans, Robert : 20 ans

Avec désespoir et angoisse, Charles-Auguste Bénard voit Robert et Marius partir pour le front. Puis il se mure dans le silence. L'espèce d'euphorie qui gagne la France dans les premiers mois de la guerre ne peut en aucun cas convenir au caractère de Charles-Auguste. Tout lui est contraire. Il y a là, de son point de vue, tant de manoeuvres frauduleuses, tant de mensonges et de manipulations, que depuis la trahison socialiste, il ne veut plus rien entendre. Il se sent brutalement fatigué. Une sorte de chapeau de plomb lui enserre la tête, au point que, dès le début d'août, il doit garder la chambre.
A ce moment, Charlus, trop jeune pour partir, (il a 13 ans) sert de relais et raconte les événements à son père. "6 août. C'est la vaillante armée belge qui a supporté le premier choc des barbares. Elle l'a supporté magnifiquement, avec une fermeté farouche, avec la suprême volonté de vaincre ou de mourir qui est celle de tous les êtres civilisés devant la formidable irruption des hordes germaniques.
"Dans leur superbe, les Allemands s'imaginaient qu'il leur suffirait d'intimer à la Belgique l'ordre de les laisser passer pour que la route s'ouvrit devant eux. Mais à peine entrés en Belgique, les voilà arrêtés par la formidable place forte de Liège, ceinturée par douze forts, dont dix de grandes dimensions".

Malgré la fatigue qui le gagne de plus en plus, Charles-Auguste trouve la ressource de quelques traits d'humour emprunts de dérision qui montrent à quel point il est ulcéré et lucide. Il murmure à son fils: " Ils n'ont plus qu'à décorer l'assassin de Jaurès et ce sera complet". Son état de santé décline rapidement. Son fils note qu'il s'éloigne du monde et refuse d'en savoir plus. Il meurt le 16 novembre 1914, à 44 ans, de "phtysie galopante", nom qu'on donne à la tuberculose foudroyante. Le 4 octobre 1915, Marius est tué dans la bataille de Champagne, à Suippes. Le 8 juin 1919, Charlus se noie dans le canal Saint-Denis en voulant le traverser à la nage. Simone, la crépue, la délicieuse, l'immensément drôle, meurt le premier octobre 1926, dans sa 19e année, de la même tuberculose que son père. Villain, l'assassin de Jaurès est acquitté le 30 mars 1919.