CHAPITRE 2 : belle époque !
Prologue


Pour une histoire succinte du Moulin Rouge,
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Moulin des amours. Georges Faget-Bénard 2001 (détail)

Dans le jardin du Moulin Rouge, un énorme éléphant de stuc abrite un orchestre dédié à la danse du ventre. Le succès est immédiat. On y rencontre aussi bien le bourgeois qui s'encanaille que le titi en goguette, sans compter la duchesse déguisée en grisette ! Jusqu'en 1960, le Moulin Rouge ne va cesser de changer d'aspect : on le pousse à gauche, on le remet à droite, on l'affuble d'une tour gothique qu'on déguise aussitôt en château de "Blanche neige" avant la lettre, on rase l'immeuble adjacent pour agrandir la Brasserie Cyrano, puis on reconstruit l'immeuble! On le perce pour lui adjoindre un "Bal", on le creuse, on le casse, on le rabotte, on le monte, on le redescend, on le repeint, on le brosse, on le chouchoute, on le tripote, on l'aime !

En 1900, le cirque est également en grande faveur. On vient frémir devant les équilibristes du cirque Médrano. Celui-ci se nomme d'abord le cirque Fernando, provisoirement en toile, puis en 1873, il est construit en pierre, pouvant contenir 2200 spectateurs.


Mais le grand gagnant de la période est incontestablement la terreur de Marthe Richard, le bordel, le claque, le boxon. Si la maison est close, elle bien organisée. Il en existe une à Saint-Denis, près de la gare, appelée "le 33 ", qu'Eugène fréquente assidûment. Eugène Picard adore les femmes et cette agitation frivole le grise. Il a vingt trois ans en 1890 et connaît toutes les chansons par coeur. De madame Arthur et son "je ne sais quoi" à "frou-frou" en passant par l'illustre "Crédo du paysan", il a pris l'habitude de soirées entre copains, à la butte Montmartre.


Petite histoire de Montmartre

De Saint-Denis à Montmartre, il n'y a qu'un jet. A pied, c'est très faisable, il suffit de remonter l'avenue du Président Wilson jusqu'à la porte de la Chapelle, puis on longe le boulevard Ney pour prendre la rue des Poissonniers.
De là, depuis août 1885, on peut voir une drôle de construction s'ériger sur la colline de Montmartre. Il parait qu'on y construit une basilique par souscription.
Tous les mercredis, Eugène est de virée, prétendûment pour faire des courses, mais il visite une petite aux tétons roux qui loge rue Norvins, non loin de la place Blanche, place ainsi nommée pour être sur le chemin des carrières de plâtre situées au nord de la butte Montmartre. Selon l'opinion générale, Eugène Picard est un homme frustre et plutôt vulgaire, mais il est bon vivant. Quoique veillant à ses intérêts, il ne lésine ni sur le solide ni sur le liquide et se comporte déjà en patriarche qu'il va devenir. Il sait tout, il a tout entendu et assène ses vérités de comptoir à qui veut l'entendre. Pittoresque et sûr de lui, il affiche une grosse moustache, un air finaud de celui " à qui on ne la fait pas".

On "la lui fait" pourtant. Atteint de syphilis auprès de la petite aux tétons roux, il contamine sa femme, qui, enceinte, transmet la maladie au fils qu'elle porte. Le petit Marcel, qu'on surnomme "Pépète", naît en 1894, et subit les conséquences des débordements paternels. Epileptique et débile profond, il est enfermé à Villejuif où il meurt à vingt huit ans. Eugène et Léontine, une fois traités, sont "blanchis". Mais on ne guérit pas de cette maladie en 1895. Le désastre est équivalent à celui du Sida aujourd'hui. Entre l'alcoolisme, surtout à l'absinthe, et la "petite vérole", c'est tout le dix-neuvième siècle qui est traversé. Si on ajoute à cela la tuberculose, on en dresse pas forcément le tableau d'une si "belle époque". Même si elle chante "viens poupoule".