|

Très
digne, toujours tiré à quatre épingles, ne s'énervant jamais, Giusepe
distribue sa journée ainsi : debout à huit heures, il boit son café
dans un bol de faïence, se lave soigneusement, se rase, puis s'habille,
revient coiffer sa moustache et sort pour chercher son journal. Quand
il revient, il est déjà dix heures. Il casse une petite croûte : un
peu de fromage, du pain et un verre de vin, puis il lit son journal
jusqu'à midi, méticuleusement, avec concentration, un crachoir à ses
pieds, près de la chaise, dans lequel il projette de temps à autres
quelque raclure de gorge sous les yeux agacés de sa femme ou de sa fille.
A midi, il déjeune. Très souvent, c'est lui qui cuisine la "pasta al
ciuta". Ce serait un crime que le spaghetto ne soit pas cuit "al dente".
Ni le parmesan râpé avec soin. A la fin du repas, il replonge dans son
journal jusqu'au soir, à moins que les femmes ne l'excèdent. Auquel
cas, il se lève, pose sur sa tête son "capello" et va faire son tour.
Giusepe ne va jamais au café. Il boit chez lui. Une fois par semaine,
il pointe à la mairie. Une fois par mois, il va chercher sa succincte
allocation, qu'il rapporte sans un mot.

De son côté, Teresa travaille sans relâche : on dirait
qu'elle fait corps avec la machine à coudre sur laquelle elle exécute
les finitions "à la pièce" pour les Magasins du Louvre. La femme, très
croyante, n'est peut-être pas une "rigolote", mais elle est courageuse
et ne rechigne pas à l'ouvrage. Elle tient sa maison avec autorité.
Elle considère son mari avec une sorte de "tendresse fatalitaire", comme
aurait dit Arletty. Ada et Agnès une fois mariées, en 1919, Juliette
prendra la chambre laissée par ses soeurs et Teresa travaillera dans
l'autre, laissant la salle à manger entièrement à Pepino. Lorsque sa
fille Agnès va habiter la maison que son mari Georges Picard a fait
construire, route de paris, en 1933, à Villiers-le-bel, Pepino y fait
parfois des haltes d'une semaine. Sa fille, prévoyante, achète cinq
litres de Corbières San Michaele, le vin qu'il préfère et on peut le
voir sous le cerisier du jardin, avec sa chaise et son chapeau, tout
comme au bon vieux temps de Molazzane, dans le calme du recueillement.
Giusepe Pellegrini est aimé de tous. Son humeur constante rassure, sa
distinction "à l'Italienne" est populaire. Son horreur des conflits
l'éloignant des guerres domestiques, cet italien insouciant laisse
un bon souvenir lorsqu'il meurt en 1941, à l'âge de 70 ans à l'hôpital
de St Denis, d'un cancer de la prostate.
|
 |