Ho, mon Watteau : Une fête au Colisée. Enquête.


Les deux cousines, détail.
Antoine Watteau, Les deux cousines
Détail.

 

Watteau : visage

 

etude

Même si l'artiste ne le sait pas toujours - parce qu'il va le découvrir - Sa passion et son art ne sont pas pour les autres, ni pour le monde. C'est ce qui le différencie de l'Artisan. Il s'agit d'un cadeau involontaire, pas d'une commande. Malgré l'orgueil des nations qui vont ensuite se glorifier d'avoir engendré un génie, la plupart du temps, elles n'ont non seulement rien fait pour lui, mais l'auraient plutôt découragé ou au moins ignoré. Le pire étant le succès pour de mauvais motifs.
Les oeuvres d'un artiste sont les copeaux d'une autre oeuvre qui se fait à l'intérieur et qui, elle, demeure toujours invisible.
Je parle des vrais artistes, de ceux qui ne copient pas les surfaces, mais les interrogent et racontent au travers des déchets artistiques le chemin aride de leur traversée du monde et, en ce qui concerne Watteau, de son heurt contre les apparences.
Que ces apparences soient physiques ou morales ou même sentimentales. Peut être a-t-il espéré être compris, mais il doit se rendre finalement à l'évidence : sa vision du monde l'isole. Peut-être même d'autant mieux qu'elle suscite l'admiration. Il ne peut plus la communiquer. Il ne cherche même plus à l'expliquer au monde, si toutefois il en est capable. L'oeil de l'âne placé derrière le Pierrot le hurle en silence : on ne le peut pas. Le monde a des oreilles il n'entend pas. Il a des yeux il ne voit pas. Il a un coeur, sans doute, mais il ne sait pas ce que ce coeur ressent. Parce ce qu'il n'a pas encore été nommé. Et si l'on ne "joue pas le jeu", on inquiète. C'est le monde qui nous nomme, nomme nos sentiments. On nous dit : tu es ceci. On nous dit gentil alors qu'on est lâche, lâche alors qu'on est gentil, ou indifférent. Pas une fois nous nous sommes nommés nous-mêmes. Nous ne sommes pas autonomes. Notre définition appartient aux autres. A ce qu'ils aiment en nous, ce qu'ils détestent, a ce qu'ils veulent ou attendent. Mais qu'en est-il vraiment ? Nous jouons le rôle qu'on nous attribue et voilà tout. Tout est faux, tout est théâtre. Ceux qui aujourd'hui s'aiment et se le jurent, demain se haïssent et se déchirent. Ce qui nous plait tant devient objet d'horreur ou d'indifférence sans qu'on ne devine pourquoi. Parce qu'il faudrait s'interroger, sonder son coeur et son âme et tout renommer correctement. C'est à dire justement et réellement. Bénédiction : le bien dire.

Jean-Antoine s'interroge en observant son monde : que font-ils ? Pourquoi le font-ils ? Qu'attendent-ils ? Observez bien le tableau ci dessus. On ne sait pas, eux-mêmes ne le savent pas : que font-ils là ? Qu'attendent-ils de cette réunion ? Que faisons nous là nous mêmes ? Oui, bien sûr, il s'agit de comédiens français. Ils répètent leur rôle.....

Il y a aussi l'interrogation sur le désir. Il y a de quoi s'interroger, en effet. Nous confondons sans cesse le désir avec l'amour. De la bestialité déguisée, policée et enrubannée. Si il peint ce qu'il voit, c'en est fait de son succès. Il est même probable qu'on ne le laissera pas faire. Ce n'est pas ce que le monde veut savoir de lui-même. Chacun de nous se pose en victime sans jamais considérer sa responsabilité. On peut trouver l'équivalent chez Hooper. Mais chez Watteau, il y a de l'énergie dans l'attente, de l'agitation, du geste et de l'action. Il s'agit d'attente active. Peut être même d'une sorte d'éloge de la fuite et de la distance.

L'oeil de l'ane

"...C'est cette femme debout, au corps adolescent, à la taille fine dans sa large robe jaune pâle qui retient l'attention avec sa nuque d'enfant, fine et fragile, son long cou délicat, son port de tête, sa coiffure charmante ornée de petits noeuds rouges et d'une aigrette blanche.
En la peignant de dos, Watteau dissimule les sentiments de la jeune fille et les siens propres. Il les laisse affleurer, deviner, à des riens, à une façon de suggérer qu'elle regarde sans voir, au loin, qu'elle se résout à accepter cette solitude déchirante, dominée, qui fond soudain sur elle et la détache du groupe que tout à l'heure encore elle formait avec les deux autres, maintenant seulement préoccupés d'eux-mêmes.
Ce qui touche c'est la fragilité de cette beauté si tendre, si douce, c'est le caractère éphémère, miraculeux, de toute la scène qui paraît flotter. Comme dans les rêves. Comme dans les contes. "
"Michel Nuridsany " Ce sera notre secret, Monsieur Watteau.

La complexité vient de ce que l'Homme-Artiste vit dans une époque précise. Ce n'est pas que cela ait tant d'importance en réalité. Depuis le début de l'Esprit, il s'agit de la même quête. Elle est néanmoins perpétuellement à rechercher dans des formes mouvantes, dans des contextes opposés, souvent violents, des contraintes différentes. C'est un monde qu'il faut d'abord accepter, comme pour s'y noyer, et qu'il faut détourner afin qu'il ne nous détourne pas. Ne nous submerge pas.

"...Pendant ce temps, Pierre Crozat qui a décidé, sans l'accord de Watteau, de lancer le peintre sur le marché de l'art, commandite secrètement la diffusion de nombreuses copies. . Requis par son temps, Jean Antoine Watteau devient malgré lui, et au mépris de sa féerie propre, le peintre de la Régence. Il y a une sorte d'ironie tragique dans le destin qui voue la solitude de l'artiste à la publicité de l'art officiel".

En réalité, Watteau n'est pas très prisé de la noblesse. Il plait d'une part aux amateurs-collectionneurs et de l'autre aux bourgeois qui voient dans son oeuvre la légèreté amoureuse d'un tableau plaisant et décoratif, état auquel ils aspirent. Il sera donc connu de son époque par la diffusion de gravures et d'estampes 'typiquement Régence" d'un traitement nouveau sur un sujet populaire et pas du tout nouveau.

..."Nous sommes des animaux, mus par des rythmes propres, dit Watteau dans le livre de Michel Nurisdany.
Nous ne parlons que de notre esprit, de notre coeur, de ce à quoi nous pensons, de nos espoirs, de notre passé, de nos manques, de nos croyances, mais du corps jamais. De notre être animal jamais...
Notre esprit, notre coeur, ce à quoi nous pensons, nos espoirs, de notre passé, nos manques, nos croyances sont, en d'autres termes, les expressions chatoyantes des rythmes profonds de nos corps....

Ce qui nous plait dans une oeuvre, c'est forcément ce que l'on trouve en soi-même. Inutile de se le dissimuler. Rien n'est plus fascinant que ce que l'on quitte sans s'en aperçevoir, qu'on voudrait malgré tout retenir et qui nous échappe sans cesse. Alors que la plupart des artistes se bornent à constater avec plus ou moins de bonheur - et que pour cette raison on appelle "Témoins de leur temps" , on peut voir dans l' oeuvre du vrai artiste la fascination quasi fiévreuse pour tout ce sur quoi il bute et dont il est spectateur à la fois attendri et meurtri., le vrai sens du mot "scandale" (en Latin venu du Grec "chose sur laquelle on trébuche", et par extension : piège, chausse-trappe, objet de chute). Watteau ne fait que traverser et il le sait. Il ne le sait peut-être pas forcément intellectuellement. Il le sait dans sa chair, dans son corps. Toutes ces choses tentantes comme la séduction, la légèreté oisive, l'état amoureux, la simplicité douce et délicate d'une vie sans but autre que regarder passer le temps, tout cela n'est pas pour lui. Quand il regarde ce monde Idyllique, il le sait, puisqu'il le rêve : il regarde un monde qui n'est plus pour lui. Le passé de son âme. Un passé dans lequel les privilèges du corps supplantent ceux de l'esprit. Mais il est trop tard : il voit. Et le fait de voir créé la distance.

Cette distance va justement à l'inverse du libertin ou du débauché, qui ne voit pas mais agit par impulsion.

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