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LE GRAND GUIGNOL
Je
piaffais littéralement d'impatience. Mais pas moyen. A douze ans,
on ne peut vraiment espérer passer pour dix-huit. Déjà
qu'il avait fallu attendre pour voir "Et Dieu créa la femme"!
Je vivais entre Brigitte Bardot et Frankenstein. Ceci va expliquer cela.
Comme un fait exprès, l'impasse Chaptal est de triste mémoire. En effet se tenait à cet endroit une communauté religieuse, les soeurs de l'immaculée conception, qui tourna mal, crimes, avortements, séquestrations, tortures...Le lieu fut ensuite utilisé en atelier de peinture puis fut transformé en théâtre par Maurice Magnier en mai 1896. Club littéraire au début il est repris l'année suivante par Oscar Méténier qui transforme la salle et commence à y produire des spectacles horrifiques. La chose est lancée et devient un objet de curiosité où se presse un public disparate fait d'esthètes décadents, d'inspecteurs de police, de bouchers et de bourgeois affriolés. Sur les cinq pièces présentées, trois sont dédiées à l'horreur, deux le sont au sexe et à la gaudriole. Cette vogue du sanguinolent traverse le temps sans encombre. Le Grand Guignol part en tournée en 1922 aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Amérique du Sud, en Russie et dans les provinces françaises. Le genre remporte un succès immense...évidemment sans le concours des critiques, qui trouvent le genre mineur, tout comme aujourdh'ui
Cependant, après la guerre de 39-45 et la découverte des
camps de concentration, on peut difficilement s'amuser de l'horreur. Malgré
de farouches défenseurs, ce théâtre périclite.
Le cinéma lui est également une concurence impossible à
contrer. Et c'est là que je le trouve en 1959. Un soir je force
l'entrée du haut de mes quinze ans qui veulent en paraître
dix-huit. La caissière hausse un sourcil puis me donne mon billet.
Sauvé. Le coeur battant je m'installe au premier rang de la mezzanine.
Heureusement la salle n'est pas grande. Toute en longueur, la scène
s'y encastre entièrement. Le plafond en bois sombre sculpté
de motifs néo-Gothiques etouffe et feutre le ciel. Le suspense
est déjà pesant devant le lourd rideau de velours épais
couleur de sang.
Je
n'ai pas un souvenir très précis de ce que j'y ai vu. Comme
j'y suis allé plusieurs fois les spectacles se mélangent.
Un navire emporte des filles pour les livrer en afrique du nord. Elles
ne sont pas sages. On les fouette attachées au mat. Elles hurlent.
Le sang jaillit sous les coups.
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