LA MOSKOVA
La Moskowa


Le nom de Moskowa renvoie à la Campagne de Russie de Napoléon 1er. Belliard et Ney s'y sont illustrés.

Délimité par le Boulevard Ney au nord, la rue Belliard au sud, la porte de Saint-ouen à l'ouest et la porte Montmartre à l'est, l'îlot de la Moskowa a presque été entièrement reconstruit depuis 1995.
Mais au prix de quelles aventures !

Ce terrain faisait autrefois partie de la commune de Montmartre, elle-même, on l'a vu, appartenant aux abbesses jusqu'à leur exécution par les révolutionnaires en 1794.
Jusqu'en 1860, Paris s'arrète aux boulevards de Clichy et de Rochechouart par un mur haut de trois mètres, long de 27 kilomètres autour de la ville : le mur des Fermiers Généraux, dans lequel on pratique des ouvertures d'octroi. La remise en forme de la Capitale par Haussmann ayant coûté beaucoup trop cher ( on les appelle : "les comptes fabuleux d'Haussmann", pour parodier les "contes d'Hoffmann" ), on décide d'élargir la bande payante jusqu'au fortifications, ce qui double la perception d'impôts. Montmartre devient Parisien.
Le terrain de la future Moskowa, situé juste avant les fameuses "Fortifications", qu'on appellera longtemps "la Zone" , appartient à une famille de vignerons Montmartrois : les Compoint.
Jusque là, nos amis Compoint échappent à l'impôt, puisqu'ils opèrent en dehors de la Capitale. La dîme est due par leur clients, dans la mesure où ils habitent intra-muros. Aucun estaminet de Montmartre ne la paye. L'élargissement modifie la donne. L'arrivée de Napoléon III au pouvoir, Haussmann, la guerre déclarée à la Prusse, la défaite et la révolte des Communards changent l'époque. (1871)
Les Compoint cèdent cinq hectares de terre formant un ensemble en forme de trapèze, qu'on s'empresse de céder à des lotisseurs ( la folie de construire est omniprésente à ce moment-là pour les spéculateurs) et comme il faut tout reconstruire, on pense aux immigrés venus de toutes les provinces, tant françaises qu'italiennes et belges en 1890 pour la construction du Sacré-Coeur, par exemple. Les chemins qui, pour la plupart portent les prénoms des membres de la famille : Angélique, Jules, Barthélémy ou Bienaimé, deviennent des ruelles étroites bordées de maisons basses, sans aucun confort. Un peu plus tard on les rehausse pour produire plus de rapport.

Nos notions d'hygiène n'ont rien à voir avec celles qui ont cours à ce moment-là. En dehors des beaux quartiers aménagés par Haussmann, tout est jeté dans la rue. Il n'y a pas d'eau courante. A la Moskowa les conditions sont tout juste supérieures à celles qui prévalent dans la "Zone", derrière les fortifs, constituée de cabanes précaires, prémisses de nos "Puces" actuelles de la porte de Clignancourt.
Autour du lotissement, quelques maraîchers persistent encore. Des cités de chiffonniers se créent spontanément. Jusque dans les années 1910, on va chanter les "Fortifications" ( Arletty ou Mistinguett, par exemple). Puis à partir de 1917 on voit l'arrivée massive de russes émigrés, chassés par la révolution. Lorsqu'en 1919 le premier coup de pioche attaque "les Fortifs" et qu'on commence à construire, on voit surgir des immeubles de briques : La cité de la Porte Montmartre s'érige. Entre 1926 et 1930 de la Porte de Saint-Ouen à la Porte Montmartre, les immeubles avancent jusqu'à la voie ferrée de la Petite Ceinture. "Mais le Lotissement de la Moskowa, lui, ne se modifie pas, comme si il était oublié de tous, à l'écart de l'évolution, refuge d'une population parmi les plus pauvres, ouvriers, artisans, marchands de quatre saisons, tenanciers de guinguettes..."

En 1938, on déclare l'Îlot insalubre, ce qui ne l'affecte en rien. La déclaration de la guerre bloque tout jusqu'en 1948, où la loi dite précisément "de 48" interdit d'augmenter les loyers. De ce fait, les propriétaires n'ont aucun intérêt à investir ni dans une restauration, ni dans l'entretient. Le quartier se dégrade. Il n'y a pas de tout à l'égout. Les eaux usées s'écoulent dans une rigole centrale.

Cependant, les locataires s'accrochent. Le prix des loyers est très bas, les petits jardins abondent, qui permettent de cultiver quelques légumes, la convivialité rapproche, la solidarité est forte. La Moskova est un vrai village. Beau et misérable, mais vrai.
Par conséquent, de 1938 à 1992, il ne se passe absolument rien. La Moskowa est laissée à elle-même, oubliée de tous, au milieu des changements du siècle.

Enfin, presque. En 1974 la Sonacotra réalise une étude visant à la réhabilitation du quartier . Elle coûte 610 000 francs et ne sert à rien. Cinq ans plus tard, la Semaroise, société d'HLM fait réaliser une autre étude et propose une restauration. Les travaux commencent par la destruction de quatre pavillons...et s'arrète. En 1982, l'OCRA vient s'installer rue Belliard : siège social fantôme, études disparues à la suite d'un scandale immobilier. En 1984 arrive la société d'HLM "Travail et progrès", puis c'est la RIVP - régie immobilière de la Ville de Paris -Les études se succèdent, coûtent toujours plus cher, sans aucun résultat.



Photographie de Thierry Nectoux www.chambrenoire.com

En 1988 enfin, un projet de ZAC (zone d'aménagement concerté. Notre époque ne recule devant aucun ridicule d'appellation). Ce projet est confié à la Semavip - Société d'économie mixte d'aménagement de la Ville de Paris - qui projette de construire et restructurer tout le quartier. La mission consiste à rénover la Moskowa dans le respect des caractéristiques de la cité.
En 1990 : le directeur général de la Semavip est incarcéré pour escroquerie, dans le cadre d'une autre affaire. Mais on étudie toujours. On parle de moins en moins de réhabilitation ( le mot est impropre pour désigner un édifice, mais sacrifions à la mode), et de plus en plus de tout raser pour le reconstruire d'immeubles de grande hauteur avec 7000m2 de bureaux. La habitants, naturellement, se soulèvent, mais le projet est adopté malgré tout par le cabinet Chirac en 1992


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