Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

TONTON ET LA CHORALE

Transept
La nef de Notre-Dame vue des grandes orgues

J'ignore pourquoi on l'appelle Tonton. Son nom est Marie-France. Cela vient probablement de sa copine "crane plat". En tous cas, elle m'a appelé "Mon Neveu" dès le premier jour et donc j'ai accepté l'affaire.
Elle exposait des tapis précieux à la Gallerie Chambelland lorsque je suis arrivé avec mes dessins pour le lancement du livre de Tania en 1974. Tonton vient de Grenoble. Elle est la copie parfaite de Mademoiselle Lelonbec : le type de vieille fille absolue. Attendez. Il faut que je vous la présente comme ça. Vous allez voir la suite. Trente ans. Osseuse, Le cheveu maigre, le nez aussi long que le mien, mais fin comme un bec. Lorsque nous devons nous embrasser, outre que cela produit de l'électricité, nous avons plus vite fait de passer par derrière. Comme elle ne se maquille pas, qu'elle porte des tailleurs stricts, des chaussures plates, on comprend tout de suite qu'elle n'est même pas fiancée.
Du point de vue intellectuel : changement de décor. Une fille fine et intelligente, pointue, aimable mais sans effort ( je veux dire que lorsqu'elle n'aime pas, elle ne fait pas d'effort), pleine de références artistiques. Goût sûr, sans fantaisie, mais sûr.
Bien entendu, nous sympathisons immédiatement. Sinon, je n'aurais pas le loisir de parler d'elle. Il s'agit d'aller placer mes dessins sur SES tapis. Ils valent mille fois le prix de mes oeuvres. J'en accroche un, suspendu sur la merveille en soie. Elle recule d'un pas, la bouche mince, l'oeil tendu.
-" Cela ira parfaitement", laisse-t-elle tomber.
Ouf.
Pendant le mois que dure l'expo, nous partageons l'endroit et Tonton se révèle. Drôle d'histoire.
En fait, elle est pharmacienne et travaille sous les ordres d'une créature épouvantable qui, selon elle, la mine littéralement. Assez bètement, je lui demande pourquoi elle y reste.
Elle réfléchit un instant
-" Parce que je suis sur une piste..", murmure-t-elle. Je vois qu'elle hesite à me parler. Je la laisse poursuivre.
-" Voilà...Je crois que...que dans une vie antérieure, je l'ai déjà rencontrée. Et déjà, elle m'oppressait. ça devait être ma tante, une chose comme ça. Elle m'enfermait dans un placard. C'était genre dix-neuvième siècle. Tu crois que c'est possible ?"
Autant être honnète.
-" Je n'en ai aucune idée. Je ne vois pas pourquoi ça ne serait pas possible. Des millions de Boudhistes le croient et ce ne sont pas pour autant des débiles mentaux. Mais c'est vrai que tu fais très vieille fille de Balzac"
-" C'est pour ça que je reste. Pour savoir, pour comprendre. Je suis certaine que si j'arrive à me souvenir, je pourrais résoudre mon problème..."
-" Qui est ?..."
-" Pardon ?"
-" C'est quoi, le problème ?"
Elle ouvre les mains montrant sa poitrine, son ventre et ses jambes.
-" Et bien ça..tu as bien vu comme je suis moche. Tu as vu mes cheveux, mon veveu ? Personne ne voudra jamais de moi, ou alors, c'est moi qui n'en voudrais pas. Je ne veux pas me contenter d'un moche, moi non plus."
Evidemment. Vu comme ça. Je lui dirais bien qu'elle a tort, mais elle a raison.
-" Il y a quelque chose qui m'écrase, Neveu. Je le sens. Il faut que je trouve quoi".

Un an plus tard, elle m'appelle.
-" Allô ? Neveu ?"
-" Oui, Tonton."
-" Tu sais quoi ? J'ai fini par trouver un psy qui a une méthode incroyable pour aller dans les vies antérieures : j'ai tout compris. J'ai tout revu. Figures-toi que je l'ai jetée. Parfaitement. Je me suis dressée devant elle et je lui ai dit : -"ça suffit ! Tu ne pourras plus jamais me faire du mal. Je m'en vais."
-" Tu l'as tutoyée ?"
-" Exactement. Je parlais à ma tante, tu comprends. ça m'a complètement libérée. Je suis sortie en riant."

De fait, à partir de là, elle change. Ses cheveux s'etoffent, elle se fait refaire le nez, s'habille différemment et sans être jolie, quitte son rôle de vieille fille. Un peu plus tard elle m'annonce qu'elle est amoureuse.
Estomaqué, je m'attends quand même au pire.
-" C'est qui ?"
-" Tu vas te moquer."
-" Peut-être, mais ça ne fait rien."
-" C'est l'organiste de l'église des Blancs-Manteaux, Mon Neveu. Je te jure, il est mignon comme tout. Écoute. Je t'appelle parce que ce serait bien si tu venais chanter dans la chorale. Comme ça tu le connaitras. J'ai vu une galerie, juste à côté, tu pourras y exposer tes scarabées. Tu veux bien ?"
Fine mouche, le Tonton. Pourquoi pas ?

Le 2 mars 1983 j'expose les scarabées au "Rendez-Vous des amis", rue Sainte-Croix-de-la Bretonnerie et chante dans la Chorale des Blancs-Manteaux des motets de Stradella (Dont plusieurs à Notre-Dame devant le Cardinal Lustiger), sous la direction de Pierre-Michel Bedart, organiste et canadien au charmant accent. Il a trente ans et compose également ses propres oeuvres. Pour faire bonne Mesure, le curé me demande de dire les textes le dimanche matin, qu'il ne s'agit pas de confondre avec la syncro qui occupe la journée. Les 20,21,22 et 23 mars, il me propose une retraite à la Grande Trappe, qui va se révéler être un tournant de ma vie.
Tonton épouse son organiste en mai dans une belle robe et une coiffure pleine de cheveux et je retourne dans mon propre tuyau, puisque la suite attend.

La Grande Trappe
La Grande Trappe de Soligny

Pierre-Michel Bédard est à présent professeur d’histoire de la musique et d’analyse musicale au CNR de Limoges. Il compose toujours et est très apprécié.