Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

 

 

 

Lorsque nous sommes sur la plage entre Venus et Saturne, le plus loin possible d'hypothétiques micros, Nestor m'explique :
-" S'il est vrai que tout appartient au gouvernement - donc logiquement au peuple - cela ne se passe pas exactement de cette manière. Pour être, par exemple, directeur du restaurant ou de l'hotel, il faut acheter sa charge auprès des autorités, avec une caution sur le matériel. A partir de là on sera responsable de tout l'ensemble, personnel compris. Cela signifie qu'à chaque fois qu'un verre est cassé, il sera déduit de la caution. Il faut donc répercuter la perte sur l'employé."
-" L'employé est employé par qui, alors ?"
-" Par moi. J'ai acheté ma charge, j'encaisse les bénéfices, je paie les factures, y compris les réparations éventuelles. Ce qui reste à l'arrivée est à moi. Mais comme c'est le gouvernement qui fixe tous les tarifs de toutes les prestations et de tous les salaires, le bénéfice peut se réduire considérablement. En tous cas, il faut qu'il n'arrive rien d'imprévu".
-" Comme un racket de la Millice ?" demandé-je innocemment.
Le mot "millice", généralement traduit par "tante Millie" semble un mot clef déclancheur de paranoia. Nestor, soudain inquièt, scrute les alentours. Il prononce par le mouvement des lèvres, sans le son : "mi-cros"
-" Tout de même pas sur la plage", dis-je.
Même mimique : "par-tout", puis : "on-ne-sait- jamais-où".
J'avoue que cette histoire de micros m'a toujours parue suspecte. Je n'en ai jamais vus. J'en ai tout le temps entendu parler. Si bien que, par respect, je prends l'habitude de m'assurer de la sécurité des conversations. De même, plus tard, lorsque j'ai rendez-vous à Bucarest, aucun point précis n'est cité : on marche et on se trouve, comme par hasard.

Pour nous les choses sont quelque peu différentes. Salariés par une entreprise française, payés en France, logés et nourris à l'étranger. En contrepartie, et parce que nous sommes sur le terrain, nous devons règler tous les problèmes locaux avec les moyens du bord.
Jane, derrière son bureau, me parait soucieuse.
-" Il faut que je te parle de quelque chose mais ça doit rester entre nous."
-" C'est quoi ?"
-" Voilà. Certains clients partent en emportant les serviettes de bain. Je ne peux pas me permettre de leur faire ouvrir leur valise, tu comprends. Mais d'un autre côté une serviette de bain coûte trois fois le salaire mensuel d'une femme de ménage. Elles sont affolées puisque, comme tu le sais, ici les gens sont responsables de leur matériel. Ce matin, j'ai eu une petite révolution."
-" Nestor m'a expliqué. Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?"
-" Tu parles roumain. Tu es le seul qui puisse constituer une boîte noire pour rembourser le prix des serviettes volées..et peut-être aussi pour arranger ce qu'ils nous volent.. "
-" Et à Bordeaux, ils disent quoi ?"
-" En gros, qu'on se démerde. Mais il faut faire attention. Légalement, c'est de l'ingérance dans les affaires étrangères".
-" Pour des serviettes de bain ? C'est amusant..."
Elle sourit. Elle est blonde. La trentaine. Cheveux courts. La machoire carrée. Le regard direct. On sent qu'elle aime ce métier.
-" Tu as une idée ?"
Je hoche la tête. Les idées, ce n'est pas ce qui manque. J'ai l'embarras du choix.
-" Mais", poursuit Jane, " Il vaudrait mieux pour toi de ne jamais faire aucun bénéfice sur cette histoire. Tu serais poursuivi pour escroquerie, expulsé et renvoyé dans tes foyers."
-" Bien saisi."

Le départ de la semaine

Comme un fait exprès, les nouveaux touristes arrivent le dimanche soir, jour de fermeture des banques. Ils ont soif. Ils n'ont pas d'argent local. Il suffit de leur proposer de changer quelques centaines de francs pour l'équivalent roumain.
Je commence par le nouveau barman, qui a tout intéret à la transaction. Il est, de toutes manières, racketté par les miliciens et par conséquent obligé de système D. J'ai besoin de monaie roumaine pour les touristes. Je lui échange contre des francs. Avec ces devises, il peut acheter du Scotch à la tourist shop et en remplir les bouteilles du gouvernement. Ni vu ni connu. Chaque bouteille ainsi détournée est plein bénéfice, dont une partie peut approvisionner la caisse noire des femmes de ménage.
Je m'attends à présent à ce que les serviettes disparaissent encore un peu plus, cette fois détournées par icelles, mais pour le moment, elles n'y pensent pas encore. Il me faut donc prévoir.
Je propose d'aller faire du shoping au Caire ou à Istamboul. Chaussures, chemises, bijoux. L'idée est de les mettre suffisamment en confiance pour savoir exactement ce qui se passe, comment cela se passe, qui couche avec qui et tout le reste afin d'avoir un peu de contrôle sur la situation.
J'en parle à Nestor.
-" Tu leur demande de modèrer le détournement du café le matin et je vais leur chercher ce qu'ils veulent à Istamboul."
-" Méfies-toi quand même", me conseille-t-il.
Au bout du mois de juillet, notre affaire roule. Je me couche à trois heures du matin, debout à sept pour surveiller le petit déjeuner, le reste du sommeil sur la plage. Au déjeuner, François fête les anniversaires du jour, l'après-midi en vadrouille sur la plage ou dans l'hôtel, à dix-sept heures l'appéritif-concert dans le salon, puis l'appéritif tout court jusqu'à vingt heures. Diner bisous dans le cou des dames, poignée de main ferme aux messieurs. Après diner : les jeux imbéciles dont, finalement, je trouve que les gens sont bien plus simples que moi et savent rire pour le plaisir de rire. Enfin, dans mon costume de lumière : disco pat'd'eph jusqu'à trois heures du matin, pour recommencer la boucle.

Pauvre Mireille
Pauvre Mireille....

Il est tout de même extraordinaire que le communisme a servi chaque fois de prétexte pour détourner la révolution et permettre une dictature. Le Communisme n'a finalement jamais eu lieu. Personne ne sait si ça marcherait ou non. Il n'y en a jamais eu nulle part que dans l'imagination de rêveurs tels que mon père.


Le port de Constantza