Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Rolf Liebermann

L'escalier

Plusieurs mois d'un intense bonheur sous l'ère Liebermann et pratiquement à la fin de celle-ci.
(Rolf Liebermann est parti de Garnier fin juin 1980)

Les noces de Figaro

"Les noces de Figaro" de Mozart, dirigées par Sir Georg Solti, présentent Margaret Price en Comtesse et Teresa Berganza dans le rôle de Chérubin. C'est une production de 1973, reprise avec une nouvelle distribution. La mise en scène est de Giorgio Strelher dans des décors époustoufflants, comme inspirés de Fragonnard de Ezio Frigerio. Je note au passage les sublimes éclairages, magnifiquement distillés, jamais trop présents, plein de mystère.

Les noces de Figaro

Chaque fois qu'on donne l'opéra (car on ne le donne pas tous les jours) , je m'assois en coulisses, près de la fenêtre béante par laquelle Margaret Price va chanter l'air de la comtesse. Au moment dit - me voit-elle ? Ne me voit-elle pas ? elle tend la main vers moi et me sussure ses douces paroles. Mes poils des bras se dressent. C'est d'autant plus insensé que j'ai chanté ce même air, également déguisé en Comtesse, dans une dramatique pour la télé : "Un bon patriote " de Gérard Vergez, quelques années plus tôt. (1972 ?)
Ce qui n'avait strictement rien à voir. Je pouvais constater à quel point elle le chantait bien, elle.

La Bohème

"La bohème", de Puccini dans une production italienne somptueuse de 1973, avec cette fois Placido Domingo et Kiri Tekanawa dans les rôles principaux. C'est vrai. Tout cela est un peu écrasant pour le cafard que je suis, mais tant pis : le plaisir l'emporte. Le talent de tous ces gens est tellement évident, tellement accessible qu'on se sent comme un supporter de football. On se donne corps et âme pour son idole. Puisqu'on n'est rien, l'autre est tout.
Le décor n'est pas de la rigolade. C'est fin, c'est bien fait. Jusqu'aux pavés de la place Denfert-Rocherau en cahoutchouc qui se froissent sous le pied. Lorsque le rideau se ferme sur la première partie, je me précipite pour le voir arriver, roulant sur le plancher, poussé par les machinistes: toute la place avec les immeubles arrive vers moi en silence. Je crois que je vais mourir de bonheur sur place.
Au dernier acte je suis de garde sur le plateau, près de la verrière plongeant sur le sofa où Mimi va mourir. Placido est gigantesque de puissance. Il va, il vire, se retourne, puis il monte l'escalier, pensif. En haut, il demande doucement : "Mimi" ? Le silence lui répond.
Mussetta, demeurée près du sofa, voit une larme lui échapper. Elle vient de voir Mimi mourir et n'ose le dire à Placido. Le silence l'inquiète. Il demande encore : "Mimi?"
Musetta, dans un souffle, retient : "e morte".
Près de la verrière, moi aussi j'ai vu mourir Mimi. Je la vois, pâle, dans une très belle pose. Le hurlement de Placido m'arrache le coeur: "Mimiiiiii" hurle-t-il bondissant en bas le l'escalier. Il se précipite sur le lit. ça y est, je sanglotte. Ils sont là, à cinquante centimètres, dans leur douleur. Je m'aperçois d'une présence derrière moi. Je sursaute. C'est le pompier de service qui se penche. "Ce que c'est beau..." souffle-t-il. Placido-Rodolfo crie sa douleur.
Le rideau tombe dans un silence de mort.
Un temps.

La salle


Et la salle explose d'applaudissements. Je crois qu'il n'y a rien de plus sublime au monde ( en tous cas pour moi) que ce petit silence ou l'on sent du respect, de l'admiration, ce frémissement qui, soudain, devient déferlement d'émotion. Celle que le public heureux envoie en retour comme une vague montante. Elle vient en boutoir sur les acteurs et pourrait tuer un boeuf. Je me souviens de cela. Je ne sais pas comment j'ai tenu le coup. Chaque fois, je me demande comment les chanteurs font pour y survivre. Mais je sais qu'ils ne le tiennent pas toujours. Quand le rideau est fermé, eux aussi, pleurent. Je l'ai vu souvent. J'ai même vu des machinistes pleurer pour un contre-ut réussi. Ces lieux sont des vrais lieux d'amour.

Les contes d'Hoffmann

"Les contes d'Hoffmann". D'offenbach. Direction musicale de Georges Prêtre. Mise en scène de Patrice Chéreau.
De fait je ne me souviens pratiquement que de Patrice Chéreau s'acharnant sur la télécommande de la poupée mécanique et de la tête en cire qui explose trop tôt. Par ailleurs, étant commis aux fumigènes dans le sous-sol, je n'ai pas vu grand chose, sinon un praticable qui s'effrondre sous le poids des choeurs : tout le monde glisse dans les bas fonds; et la fumée tellement épaisse qu'on ne voit plus rien ni en coulisses ni sur le plateau. Heureusement, lors de la représentation, tout était arrangé.

Faust


"Faust" est à plusieurs titres un très grand souvenir. D'abord pour le décor hallucinant de Max Bignens : une gigantesque verrière multifonction et multiforme, ensuite pour la mise en scène de Jorge Lavelli et sa subtilité habituelle. Comme il travaille beaucoup au Théâtre, ami de Copi et de Léonor Fini, j'ai pu souvent apprécier son talent et sa manière de faire de la moindre chose une sorte d'évènement miraculeux et solennel.
Dans Faust, j'interprétais la neige. Oui, la neige. Lorsque Marguerite entame son air : "Ange pur, ange radi-eux", perché au dessus de la scène, je plonge la main dans un sac de fin copeaux de polyhurétane pour en lancer une poignée par dessus bord. Je me demande à chaque représentation comment elle fait pour chanter tout en respirant ces horreurs ( que je vois lui arriver dans la bouche). Probablement grâce à la gloire éternelle des aïeux !!!

Pelleas et Mélisande


Ce souvenir est lié à une autre mise en scène de Jorge Lavelli, pour le même lieu : "Pelléas et Mélisande" de Claude Debussy. La pièce n'était pas très appréciée des machinistes, qui la trouvaient, disons, "ennuyeuse". En fait ils clamaient: "C'est chiant comme la pluie. Il n'y a pas de mélodie. On s'emmerde à fond la caisse".., etc, ce qui les incitait à déserter le plateau pour allez taper le carton au deuxième sous-sol. J'étais donc pratiquement seul sur le plateau, avec le pompier, étant donné que Jorge Lavelli faisait porter les accessoires en scène par "des esclaves", figurants ascétiques au crâne rasé et vétus de longues toges inéfables. Bref. Personne n'avait rien à faire sur le plateau : même décor tout du long, aucune intervention extérieure. Ils avaient deux heures devant eux pour écouter la radio où faire un poker.

Pelleas et Mélisande


Cependant, le texte de Maurice Maeterlinck est très présent et m'intrigue. Pendant les répétitions je suis déclaré "gardien de la fontaine", c'est à dire que j'ai en charge de surveiller le miroir ovale d'un mètre cinquante qu'on pose au sol pour figurer la fontaine où la malheureuse Mélisande va égarer sa bague. Assis au sol, jambes croisées, je contemple les deux chanteurs qui exécutent la fameuse scène, dans le studio exigu, seulement meublé d'un piano.
Seul public, j'écoute. Seul public, il me chantent leur oeuvre. Et je suis très content.

Michael Denard

La vie à l'Opera Garnier est assez spéciale. Elle pourrait faire penser à celle d'un navire incroyablement statique, fait de hierarchie immuable, de privilèges et de lois propres à l'endroit. Par exemple, les étages du dessus ne parlent pas aux étages du dessous. Dans les années 70 j'avais pour voisin du dessus un danseur étoile effectivement talentueux, cultivé et intelligent. Il venait diner à la maison, m'avait même acheté une oeuvre, mais lorsque je le croisais dans les couloirs du Palais Garnier, Il ne me regardait ni ne me reconnaissait. Nous n'étions pas du même étage. Idem sur le plateau.
Une autre fois, (c'était pendant le montage de "La bohème") on a trouvé une chaise sur scène dont on se savait pas précisément à qui elle appartenait. Comme elle génait tout le monde, j'ai voulu l'enlever. Stop. Nous ne pouvons pas enlever cette chaise avant de savoir à qui elle appartient. Si elle est aux machinistes, c'est à eux de l'enlever. Si elle est aux accessoiristes, ils doivent la reprendre. Nous ne nous sommes pas battus pour nos droits pour céder devant une chaise. Quelqu'un l'a forcément apportée. Il n'a qu'a la reprendre. Ce soir là, on a falli annuler le spectacle.

Carolyn Carlson

Carolyn Carlson en a beaucoup souffert. La danseuse et chorégraphe américaine n'était pas du tout aimée du personnel. Je n'ai jamais su exactement pourquoi. Mais elle est américaine et cela semblait suffire.
Son premier ballet : une merveille d'intelligence et de précision.

La rotonde des abonnés
Elle répetait alors dans la Rotonde des abonnés.

Oedypus Rex
Oedipus Rex. Assez spécial. Il faudrait peut être préciser que l'inceste est symbolique.

L'opera Garnier me devient un terrain d'exploration parfait. Délégué à l'entretient du piano - pas une trace de doigt : il doit briller parfaitement - j'assiste aux concerts, je nettoie le tapis de danse et je visite tout : je peux aller partout, de la citerne aux combles en passant par le fameux toit aux abeilles, d'où l'on a une vue superbe sur l'avenue de l'Opera.
Curieux de tout : règlages lumières, arrivée des décors, répétitions, ateliers de couture, ébénisterie, serrurerie. Je fouille partout : les remises d'accessoires regorgeant d'épées, de tiares, couronnes et de trônes, d'armures et de toges, de meubles : chaises Louis XV, Louis XVI, médiévales ou retorses, coffrets, boîtes, valises, vieux cadres, dorures oubliées, lustres et sandales, désordre de caverne d'Ali-Baba. Et pas d'inventaire. Je propose de m'y consacrer, mais il faudrait créer un poste. Administrativement impossible. Et puis...ais-je envie de rester là ? Est-ce que ma visite du monde doit se terminer là ?
Il va sembler que non. Mais que je suis content d'^tre passé par là.

Sigle