La sortie est en bas

J'aime assez bien cet axiome "la sagesse des Hommes est folie pour Dieu, la sagesse de Dieu est folie pour les Hommes"
Non que je crois en "Dieu". je ne l'ai pas rencontré. Je ne peux témoigner que de ce que j'ai vécu. je ne le répèterais jamais assez : je n'ai pas besoin de croire. Je veux connaître.
Et cette soif de connaître ne peut se limiter à rien. Elle n'a pas à juger, encore moins à condamner. Elle veut comprendre. Un peu comme Dante dans sa traversée de l'enfer à qui l'Ange recommande de ne se mèler de rien et surtout : de ne pas s'arrèter.
Un véritable besoin de comprendre ne peut jamais s'arrèter. Il ne profite de rien d'autre que de sa compréhension.
Le retour à Paris, en 1979, est loin d'être Idyllique. Quoique nous soyons restés en bons termes Simone et moi, je culpabilise sans arret de l'avoir laissée sur place, sans autre ressources que mes assedics. J'ai beau savoir qu'il fallait en passer par là, que je viens de sauver ma peau, je ne parviens pas à justifier d'avoir à causer du mal à quelqu'un que j'aime et à qui je dois tant. Voilà le type même de contradiction qui obscurcit le paysage. On est loin de la sérénité.
Sauver ma peau ? Mais la sienne aussi bien. Je ne suis pas stupide au point de ne pas voir que j'ai ré-épousé ma mère, revisité tous les recoins de cette relation fusionnelle. Et d'ailleurs, Oedipe ne signifie-t-il pas : pied gonflé ? J'ai la preuve incarnée, synthétisée, de cette dépendance en réalité jamais rompue. La seconde Simone à terminé le travail incomplèt de la première. Il faut bien que tout cela se quitte si je dois poursuivre mon voyage. C'est une totale certitude.
Et bien entendu, quittant la seconde, je retrouve la première. La mère est morte, il faut pardonner à la femme.
Si ce n'était que cela !
Dans cette période troublée, tout se mélange. Comme si je devais vivre plusieurs existences en même temps. A présent je suis habitué, mais alors la chose me jetait dans un désaroi total. Monter le décor de Troilus et Cressida, mettre la machinerie en place , d'aout à novembre, et finalement assister au désastre. L'entrée dans ma vie de Bouli avec son problème et ses exigences, mon projet de créer un Tarot abstrait, basé sur les dynamiques et non plus les symboles. Puis deux autres décors pour Bourges où je me retrouve exangue dans une chambre d'hôtel.
Enfin rentré, la nécéssité d'écrire me jette sur la machine. J'espère le silence. Rien que le silence.
Dès que je commence à taper sur les touches, une conversation commence, entre deux personnes que je ne connais pas. Je ne comprends pas exactement ce qu'ils disent, mais c'est comme si j'étais un téléphone au mileu d'une conversation. Comme quand on est plusieurs sur la ligne. Impossible de se concentrer. J'essaie de saisir le sens. mais rien. Je comprends qu'il s'agit d'un homme et d'une femme. Au bout d'un moment, excédé, je lance : ça va durer longtemps ? Ils se taisent d'un coup. Silence, puis l'homme demande : tu nous entends ?
-" Bien oui. Je vous entends. C'est chiant. Je ne peux pas me concentrer."
Re silence. Puis l'homme murmure :
-"Bien. Alors écoute. Est-ce que tu as un dictionnaire Hébreu ?"
-"oui."
-"Latin ?"
-" Oui, c'est tout ce que j'ai réussi à sauver. Et aussi un dictionnaire étymologique".
Je m'aperçois que je parle seul. Ce n'est pas très grave, puisque personne n'entend. Je ne comprends rien à ce qui se passe, mais au moins ça m'amuse. Il ne s'agit pas précisément d'une voix, au sens sonore du mot, mais quelqu'un qui parle en moi et que j'entends parfaitement. C'est doux, c'est sympathique, posé, rassurant. Il continue :
-" Je penses qu'il faut commencer par le commencement. Tu es d'accord ?"
-" Oui."
-" Tu vas tout écrire. Tiens-toi droit. Il faut que ta colonne vertébrale soit alignée avec ta tête. Tu vas sentir un piccotement doux au sommet de ton crâne..."
Je fais ce qu'il demande. Tout en riant intérieurement. Qu'est-ce que c'est encore que ça ? Je suis complètement givré. Encore deux heures comme ça et c'est l'ambulance.
Le personnage rit aussi.
-" Ce n'est pas grave. Tu comprendras plus tard.", dit -il, " Qu'est-ce que la Bible pour toi ?"
Je hausse les épaules.
-" Je ne sais pas...j'hésite entre une affabulation délirante, un livre d'histoire et un truc pour endormir."
-" Tu l'as lue, je le sais."
-" Oui, j'en ai lu des bouts, mais pas tout, c'est trop emmerdant trop souvent. En fait je n'y comprends pas grand chose. De plus je ne crois pas en Dieu, alors l'affaire est un peu rapée d'avance..."
-" Je sais...Est-ce que tu peux imaginer que ce livre ne raconte pas l'histoire des hommes, mais celle de la pensée ?"
-" C'est à dire ?"
-" Qu'est-ce qui fait l'Homme ?"
-"..ha oui, je vois : sans la pensée, sans la faculté de penser, l'Homme serait un animal parmi les autres."
-" Par conséquent, le Livre de l'Homme, c'est le livre de la Pensée Humaine.
De quoi elle est faite, comment elle fonctionne, de quoi elle naît et à quoi elle sert."
Ouah. C'est vrai. je n'avais pas pensé à ça.
-" Tu remarqueras que le mot "Dieu" n'apparait pas dans l'Ancien Testament. Il est dit : l'Eternel. Personne n'a jamais dit que c'était quelqu'un. Il s'agit d'une subtilité."
J'aime beaucoup sa voix. Elle est extraordinairement amicale. Je sens bien qu'il sait
qu'il parle à un abruti, mais il n'y a aucune trace ni de supériorité de sa part, ni aucune condescendance. Il sait que je ne sais pas, il sait que je ne peux pas comprendre, mais la chose l'amuse et la trouve normale. Personnellement je trouve ça superbe. je n'ai jamais rencontré aucun prof comme lui. Tout de même, je demande :
-" Mais tu es qui ?"
Un grand éclat de rire me répond. Je me doutais bien que c'était idiot de poser la question."
-" Tu ne peux pas comprendre.. Disons que je suis ce que vous appelez "Le Maitre intérieur", mais on est loin du compte."
Je sens qu'il m'envoie une image. Je perçois que c'en est une mais je ne connais aucun élément de ce qui la compose et par conséquent, je ne vois rien. Mais c'est haut et large et tres bien organisé. Il en profite pour commenter.
-" Ce que nous voyons est conditionné par ce que nous avons déjà vu et nommés. Tant qu'une chose n'est pas vue, isolée de son contexte et définie comme une "chose en soi", puis nommée pour la distinguer, elle n'existe pas. Nous ne la voyons pas. C'est en ce sens que le Verbe est créateur. Tout ce qui n'est pas nommé n'est pas créé. En Hebreu, le nom, c'est aussi la fonction. ETRE c'est AGIR. Et pendant qu'on y est, admet qu'il y a une grande différence entre ETRE et EXISTER."
-" Laquelle ?"
-" Réfléchis."
J'ai déjà plus où moins pensé à tout cela. Mais pas en fonction de la Bible - et surtout pas en Hebreu. Il est vrai que si il y a deux mots, c'est qu'il a deux choses. Il me pousse à regarder dans le dictionnaire etymologique. Je découvre que exister est un attribut de être. Etre est un état et sortir de cet état se dit : ex-statuere. Exister c'est "être au dehors de soi", hors de soi, donc."
-" c'est donc tout placer en dehors de soi, les causes comme les effets, les responsabilités, se metttre "hors de cause" et d'une certaine manière, se fuir, s'ignorer. Voilà pourquoi il est dit : "connais toi toi-même et tu connaitras le monde."
|