Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste
A Londres

 

Gary (suite)

La poule au pot

Un soir d'avril, au restaurant, quatre individus font pas mal de bruit à une table. Il y a là un présentateur de télé que j'ai déjà vu sur l'écran, deux médecins et un économiste. Ils plaisantent beaucoup. Je ne comprends pas tout. L'un d'eux traduit "qu'ils sont en train de spéculer sur lequel aurait ses chances auprès de moi" (Sic). Pour rire, je leur dis de me jouer aux cartes. Ce qu'ils font immédiatement.
A la fin du service l'économiste a gagné.
Il n'est pas très grand. Brun. Plutôt trapu, mais élégant et séduisant. Il s'approche et sussure, avec un accent de cambridge :
-"Alors ? Tu viens, mon ange.."
Quelque chose de l'ordre du défi, une révolte contre la raison (dont d'ailleurs, je n'aurais que faire : je ne sais pas ce que je veux, juste aller devant, plus loin). Un coup d'oeil à Charles. Il acquiesce et sourit.
-" D'accord.", dis-je.

Noel le poltron

Charles m'aide à déménager, ce qui est vite fait. L'économiste ( je ne sais pas exactement de quoi il s'agit) s'appelle Gary, habite un trop grand appartement dans Ridgmount garden's (WC1), dort sur un matelas par terre, sous une lampe à bronzer quasiment toujours allumée et qui ne bronze rien ni personne. C'est tout juste si on pèle. Il faut quand même mettre des lunettes bleues, mais bon. Je ne discute pas : c'est comme ça ici et j'en ai vu d'autres. C'est un très vaste appartement pour un homme seul : immense salon, bureau plaqué de bois précieux, salle à manger vaste et vide, cuisine gigantesque recouverte d'onyx, comme la salle de bains. Long couloir et chambre de service.
-" Voilà le contrat," dit-il, avec cet accent inénarrable " Tu t'occupes de tout dans la maison. Ménage, organisation, repas quand je reçois. Le reste du temps nous irons au restaurant. Tu me fous la paix. Tu fais ce que tu veux de ton temps libre. Tu seras habillé. Tu auras l'argent que tu veux. Et ne crois pas que ça va durer longtemps. Je n'aime que les jeunes. Au premier poil sur la poitrine, tu dégages. C'est d'accord ? A présent, il faut que tu saches que je suis un économiste génial, le plus brillant de ma génération. J'ai plus d'argent que tu ne pourras en dépenser. Et d'ailleurs, moi, je n'en ai pas le temps."
Il m'interroge du regard. Pas de problème. J'acquiesse.

Celui-là est un cas. Je perçois déjà une belle poubelle à explorer. Puis aussitôt, je me dis : je vais commencer par la déco du salon. Il est triste et terne. Je vais tout repeindre.
Comme si il avait deviné mes pensées, il pointe l'index vers moi :
-" La chambre reste telle qu'elle est. On dort par terre. je ne veux pas de lit."

RIdgmount gardens
23, Ridgmount gardens

En réalité, il a dû lutter tout au long de ses études contre sa pauvreté face à ses camarades. N'ayant pas les moyens d'aller à Oxford, il s'est rabattu sur Cambridge, ce qui est une honte pour un génie. Je ne suis pas moi-même assez génial pour juger de son intelligence. Je préfère le croire. Il me touche. Ce machin trapu plein de poils, gros mollets, de trente trois ans est d'une solitude effarante. Il me présente ses amis : idéal pour observer combien il se trompe sur eux, combien, à l'anglaise, ils l'écrasent de leur mépris supérieur. Les anglais sont superbes à ce jeu. Il m'est, bien entendu, interdit de manifester le moindre sentiment. Je suis là par commodité et je dois remplir mon rôle. Mais il est honnête avec moi - où peut-être avec son propre contrat - il m'habille entièrement : chemises à col dur, costumes d'Alpaca de grandes marques, sur mesure, chaussures, manteau superbe et, pour la fantaisie, quelques petites choses de chez Cardin. Féru de ballets, il m'emmène à Covent garden, aux concerts. Nous voyageons en premières classes en train comme en avion ( il ne conduit pas. Moi non plus ), fréquentons les restaurants huppés, car l'homme est gastronome et ne lésine pas, tant sur la chair que sur le vin. Comme il veut se débarrasser de toutes les contraintes domestiques, il me suffit de m'organiser et d'utiliser le temps libre à lire, à écrire et à dessiner et à me perfectionner en anglais par tous les moyens possibles. Le matin, il s'enferme dans son bureau et ne réapparaît que le soir, où nous prenons l'apéritif avant de sortir pour dîner. De quoi faudrait-il se plaindre ? Aucun poil ne paraît sur ma poitrine... et l'été passe. Passe par Cannes où il m'envoie en vacances.

Leicestr sq