Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

LA VIE SELON FAGET

Simone

Je suis immédiatement aspiré par cette histoire qui commence et, comme d'habitude pratiquement à 100%. Simone répète une pièce montée par Claudine Vattier. Je n'ai pas le choix. Mon rôle est immédiatement trouvé, que j'accepte. Je serai "La mutante". Je quitte le "7", Fabrice, la rue Ste Anne et nous voilà en route vers l'aventure.
Un an après mai 68, tout ou presque a explosé. Il n'y a plus guère de repères en matière artistique. Romain Bouteille et sa bande fleurit, ainsi que le Lucernaire, tout d'abord construit avec les moyens du bord impasse d'Odessa où il y aura également "Le vrai Chic Parisien", transposition du "Café de la Gare". On va voir s'épanouir l'équipe du "Splendid". C'est le moment pour Patrick Dewaere, Miou-Miou, Coluche, Laurent Terzief, Gérard Depardieu. Toute une génération de jeunes talents jusqu'ici maintenus dans des limites étroites vont se retrouver dans des "cafés-théâtres".
Claudine Vattier est de ce temps et de cette trempe. Sur des textes de Guy Foissy qu'on ne retrouvera quasiment plus à l'arrivée, elle invente une histoire d'extra-terrestres arrivés sur terre et qui tente de faire le point sur ce qu'ils voient. La musique est de jean-Pierre Mirouze...sur des paroles de Mitzi, son épouse ( auteur de "Je Suis", succès de Nicole Rieu). La dernière des chanteuses réalistes, très proche de Brigitte Fontaine pour ce qui est de l'exubérance.

Full-up 1969
La petite bande de "frappés" au début
Simone devant, Mitzi, le Jojo, Laurent et Michel Castelain


Tout cela m'amuse forcément. Je découvre que je peux chanter correctement, concocter une affiche, griffonner un décor et nous voilà rue Mouffetard, dans une cave nommée "Le pétrin", où nous passons le filet. Ce n'est pas le Zénith, encore moins le Palais des Sports. Quinze à vingt personnes par soirs sur des bancs inconfortables viennent nous entendre brailler dans d'inaccessibles micros, Mitzi crache ses poumons dans le cliquetis de sa robe en métal signée Paco Rabanne, chante faux comme il n'est pas permis, mais avec conviction. L'enthousiasme de la jeunesse doit faire le reste, nous arrivons à jouer la chose trois fois par soirs, dans trois lieux différents, dont le "Drugstotre Saint Lazare".
René Dupuy, invité, trouve la chose divertissante et prétend la produire au théâtre Grammont, dont il est directeur. C'est le fol enthousiasme, on reprend tout, on voit les choses en grand, on retaille les orchestrations, on ajoute des danseurs, on invente un décor.

En grand ou en trop grand ?

Les répétitions occupent tout le mois de février. Le 8 mars, c'est la générale.
C'est un désastre.
Une poubelle nous est jetée du haut de l'escalier, pleine de gravois. La poussière envahit la salle. Tout le monde tousse, étouffe, veut sortir. Un homme énervé allume une cigarette. Il met le feu à la perruque de sa voisine qu'il faut éteindre avec un manteau.
Imperturbables, nous continuons de chanter. Dans un noir, je prends un danseur grec dans l'oeil, Mitzi, dont la ceinture est ornée d'un miroir, le perd en chantant. Elle clame "merde" dans le micro et court après. Du coup, elle oublie le fil de la chanson et entame le couplet sur la musique du refrain. D'ailleurs, il n'y a que moi - ayant assisté à l'enregistrement - qui connaît la nouvelle musique. Il me faut pousser un hurlement pour indiquer le départ aux danseurs...qui ne comprennent pas toujours. Quand à Mitzi, tout de même la Vedette, il faut prévoir deux mesures avant, le temps qu'elle réalise qu'il faut chanter.
Simone et moi, dans des contorsions improbables tentons de lui faire comprendre qu'elle est à coté du rythme, des paroles et même de la mélodie. Comme elle nous voit nous agiter, elle hurle : "ben quoi ? qu'est-ce que vous avez ?"
Le spectacle est infiniment plus drôle sur scène que dans la salle. Le public hurle : "remboursez", ce à quoi Mitzi répond : "vous n'avez même pas payé !" On lui répond : "Vive la Périchole". Mais visiblement, elle ne sait pas ce que c'est.
Le fou rire nous prend. Le ratage est un chef-d'oeuvre en soi.

Le 11 avril 1970, Simone et moi nous marions et partons à l'ile de Ré jusqu'au 23 juillet. Cette nouvelle vie me convient parfaitement. je peux effectivement dessiner, écrire, lire tout ce que je peux trouver. Tout Balzac, Shakespeare, Jean-Jacques Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche, Maupassant. Une véritable boulimie qui vient alimenter la machine à moudre que j'ai dans la tête. La pensée est un délice où j'apprends à faire la part de la spéculation, de l'imaginaire et de la raison. Je veux tout apprendre, tout considérer, tout visiter, tout comparer, vérifier la différence entre ce que l'on vit et ce que l'on théorise. Ensuite, j'en déduis des dessins ou des contes.
Chaque matin je me lève tôt et écris un chapitre d'une histoire que je lui lis quand elle se réveille. Elle déjeune en lecture. Selon l'intérèt qu'elle porte au récit, je l'oriente ensuite dans la bonne direction, pour lui plaire, la surprendre, l'amuser.
Elle est sans pitié. Elle aime ou n'aime pas. Mais je trouve l'exercice intéressant. Apprendre à investir totalement et pouvoir se retirer aussi vite et repartir autrement.

Dès le premier juillet, l'Ile de ré devient impraticable. Les touristes arrivent. Il nous faut rentrer. Un décor à faire m'attend au centre américain.
Simone vient d'hériter de ses parents. L'argent placé, à cette époque rapporte entre 25 et 30%, ce qui nous permet de vivre correctement, l'essentiel étant assuré. Tout le reste est en supplément.

Pour la première fois de ma vie, je me sens réellement bien.