Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

UNE HISTOIRE D'AMOUR (suite)

Comme on voit tout de sa fenêtre, la mienne, du point de vue familial est quasi aveugle.
Mais à présent je me demande si il n'y avait rien à voir ou si je n'ai rien vu. Je crains le pire : de n'avoir rien vu par pur égocentrisme et bétise crasse. Je vais essayer de supporter cette idée, mais je crois que c'est bel et bien le cas. Aveuglé par soi même on ne voit rien.

Mais qu'on se mette à ma place : je ne sais pas ce que sont - ou devraient être - des parents. J'aime beaucoup Simone et Charles comme êtres humains, aujourd'hui. je sais qu'ils ont fait ce qu'ils ont pu. Ils étaient honnêtes. Mais dans ma théorie, il y a un contrat signé de sang entre les parents et les enfants. Lorsqu'on fait un enfant, on s'engage ( qu'on le sache ou non), a lui porter assistance, et, en quelque sorte, à arrêter sa vie pour lui, parce qu'il représente la suite et que si on fait un enfant, c'est justement pour que cette suite ait lieu. Comme dans la course de relais, lorsqu'il est passé, la course ne nous concerne plus : on se doit à la progéniture. Je vois partout que le monde crève de cette inconscience. Être "parents" est plus un devoir envers l'enfant qu'un droit sur lui.

Par conséquent, les minauderies de mes voisins de table devant leurs mômes éclaboussant la nappe de yaourt ne m'est pas, à priori, sympathique. Cette "antipathie" patiente transparaît chez le couple protestant. Nos regards se croisent. On se sourit. Et tout à coup, ils sortent du lot comme si ils étaient éclairés par une lanterne d'un autre monde. Elle, une brune piquante et charmeuse d'une quarantaine d'années, est vêtue d'une robe rouge, Elle me parait contenir la vie, qui la déborde probablement. Elle a besoin de plaire, d'exister, de se mouvoir et d'avoir sa place. Lui, plus discret et probablement raisonnable, visiblement aime sa femme. Il ne la contrôle pas, mais il est d'accord. Il a le désir de se dépasser, d'apprendre, de risquer, dans une certaine mesure, la suppression de quelques principes. Ils sont l'un et l'autre dans l'éducation. Ils s'occupent d'une école maternelle et ont trois enfants. Dont je verrais plus tard qu'ils sont parfaits d'avoir été aimés et respectés.
Elle m'explique, sous le regard ébahi de sa voisine que l'amour n'est pas la dépendance." L'amour n'est pas une prison blindée de culpabilité. C'est un regard doux, aimable, qui accepte ce qu'il peut et qui dit quand il ne peut pas. L'amour est respectable parce qu'il respecte. Il sait chacun responsable de ses actes et de ses désirs. Il sait que chacun paie le prix de ce qu'il est. Et ne condamne jamais. Il préfère pleurer sur la misère du monde".
L'indienne a tout entendu sans le concours de l'appareil, cette fois. Elle clame : "Bien dit. Tu devrais passer chez Pivot".


Âpres la soupe au potiron, la dinde traditionnelle et la bûche aux châtaignes, après les digestifs et les dernières banalités, Tante Françoise annonce que les bagages de Bouli ont été portés dans l'aile nord et les miens dans l'aile sud.
-" Vous comprenez, ce ne serait pas supportable pour Grand'mère.", explique-t-elle.
J'acquiesse. Personne ne m'empèchera de rejoindre Bouli de toutes manières, ni elle de venir dans ma chambre si elle le veut. Il est une heure du matin. Le désastre du gâteau s'éparpille sur la table, achevé par les têtes blondes.
En montant l'escalier, je dis:
-" je crois qu'ils préfèrent Jean-Pierre."
Bouli murmure :
-" Aucun rapport. Et ils ne savent pas le reste."
Nous nous séparons pour la forme. Je gagne mon aile. Tante Françoise nous salue. On dirait quelle pense que je la hais. Qu'est-ce qu'elle voit donc ?
Une demi-heure plus tard, Bouli et moi sommes dans le même lit.

Petite incise sur la douleur. Depuis maintenant presque cinq ans, je suis dans une douleur permanente. Ma jambe gauche ne bat pas au même rythme que le reste de mon corps et se comporte en étrangère. Un irrépressible besoin de m'en séparer me harcèle. Dans le principe, c'est intéressant, cela démontre que "quelque chose" veille à l'harmonie unitaire de nos organismes. Tout ce qui se comporte différemment de l'ensemble est interprété comme étranger. Nous sommes à la source de l'intolérance. Elle n'est pas psychologique. Encore moins culturelle. Elle est intrinsèque et fait partie de la loi de l'espèce. Tout ce qui n'est pas conforme doit être éliminé. Ou banni. Cela ne la justifie pas mais l'explique.
Pendant que j'essaie d'être attentif à Bouli, d'être aimable et amoureux, toute une partie essentielle de mon corps est dans le collimateur. Si je pouvais, je m'arracherais la jambe.
Je parviens enfin à m'endormir.
Je suis réveillé brutalement. Au pied du lit, la tête de l'indien de la grand'mère m'observe. Elle voit que j'ai les yeux ouverts. Elle s'approche, saisit mon bras et souffle avec force :
-" Sauvez là! Je vous en prie : sauvez-là."
Bizarrement, je la comprends. Je ne sais pas de quoi elle parle, mais je comprends. Je dis :
- "Ne vous inquiétez pas. Je veillerai sur elle ".
Elle me secoue le bras.
-"" Elle a tellement besoin d'être aimée. Aimez-la. Aimez la".
Puis elle s'enfuit.

Aimer.
Tout le monde croit savoir ce que c'est.
Mais si le monde savait ce que c'est est-ce qu'on en serait là ? Je crois que si "Dieu" existe, justement, il a créé ce monde avec son amour, mais sans amour dedans, afin qu'on ait à l'inventer, à se l'extirper du coeur et du corps, "aimer son prochain comme soi-même" et même plus : l'aimer PLUS que soi-même. Contre soi-même. Alors, la douleur est juste, qui fait s'arracher de soi-même pour le bien de l'autre. Trop grand pour moi. Je ne sais que souffrir de la jambe sans comprendre ce que je fais là.
Et cependant j'y suis.
Je regarde bouli allongée, qui dort.. Elle est belle. Mais quel mystère se cache sous cette peau fine, toujours hâlée ? Quelle hantise doit-elle affronter ? Quels fantômes ? Et même si je comprenais . Qu'est ce que je pourrais bien faire ?
- "Tu ne dors pas ?"
- "Non. Je te regardais dormir.."
-" J'aime pas que tu mes regardes dormir..."
-" Pourquoi ?"
-" Parce que c'est sans moi. C'est comme si tu me volais quelque chose...Et puis je ne contrôle plus. J'ai horreur de ne pas contrôler."

Je ne sais pas pourquoi. J'ai envie de l'appeler Sarah. Et moi ce serait David. Nous sommes mariés mais je la trompe. Je suis tombé amoureux d'une catholique. C'est 1938. J'ai trois enfants. Et je vais lui faire mal. Je le sais. Nous allons tous avoir mal...

Elle demande :
-" Pourquoi tu pleures ?"
-" Ho, pour rien... Peut être parce que c'est Noël."