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UNE HISTOIRE D'AMOUR (suite)
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Son reproche essentiel à mon égard est justifié. Comme tous les gens préoccupés d'eux-mêmes, ma capacité de percevoir les autres est limitée. Du moins, elle doit se situer dans un contexte qui justifie cette écoute. Généralement l'intérêt. Je veux dire quelque chose qui m'intéresse d'avance. La pratique de l'astrologie, même si elle est une motivation indirecte, m'a beaucoup aidé à entendre. Je n'étais pas vraiment passionné par les gens, mais par le fait qu'ils soient Gémeaux ou Balance, cherchant dans leur comportement ce qui pouvait se rattacher à la théorie et la justifier. Lorsque nous en parlons, le plus calmement possible, j'admets que Bouli a raison : ce n'est pas de l'amour, mais de l'expérimentation. Cependant, cette ouverture est meilleure que rien et je peux quand même m'enrichir intérieurement des autres.
Comme Noël arrive, elle décide de m'emmener à Poitiers, dans sa famille. "Tu vas voir où est la vraie vie", annonce-t-elle. Je me retiens de lui dire que tout est relatif. Sinon, ça explose.
Il s'agit d'une énorme bâtisse bourgeoise dominant la colline près du parc, très impressionnante. Je pense immédiatement à Balzac. Bouli me briffe sur ce que je vais affronter.
-" C'est la maison de mes grands parents. Les parents de mon père. Lui est un ancien médecin : le premier à refuser le BCG. Il a même écrit un livre dessus. Maintenant, il est tout vieux. Ne le branche pas là dessus, on en a pour des heures. Ma grand'mère était directrice d'école. Elle est complètement sourde. Il faut parler fort. La maîtresse de maison, c'est "Tante Françoise ". Son mari l'a laissée tomber. Elle boite. Elle gère tout. Marie, c'est la bonne. Elle est née là.
Tu verras différentes cousines. Elles sont toutes dans l'éducation. Et puis Janick, la fille de Tante Janine, qui est mariée à Daniel, un fils de pasteur protestant. Un peu raide. Tu sais, c'est Poitiers. Ha. Ne parles pas de l'arbre qui était dans la cour et qu'on a coupé. Sinon mon père va pleurer."
Nous entrons. Je suis accueilli directement par une vieille indienne d'un mètre cinquante aux cheveux d'ange qui me secoue la main. Elle approche son visage. je crois qu'elle veut m'embrasser, je la bise. Elle glisse à mon oreille : "Alors, c'est vous le nouveau de Bouli ?"
J'admets d'un sourire. Nous traversons le couloir vers la cuisine. Une cuisine immense, digne d'un décor de cinéma : cuisinière de fonte pour vingt personnes, alcôve pour la bonne, table cirée de cinq mètres de long superbement décorée de bougies épaisses, rouges, guirlandes de pin et de fleurs, large buffet d'un siècle ou plus. Nous sommes transposés comme par baguette magique en plein dix-neuvième siècle. Rien n'a bougé. Tout est vivant, effectif. Je me sens superbement bien et je souris béatement.
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Poitiers sous la neige : c'est Noël.
Je suis introduit auprès de "Tante Françoise ", qui se tient près du moulin à café. Il s'agit d'une femme d'une cinquantaine d'année, encore brune, digne, mince, sans trace de maquillage, l'oeil soupçonneux, vêtue de noir et ceinte d'un tablier gris acier. Mine de rien, elle me toise, pince un peu les lèvres.
Bouli tente d'arrondir :
-" C'est Georges. Il est peintre. Il travaille dans le théâtre."
C'est comme si elle avait dit : "Il dort dans la rue, tu sais, c'est un SDF."
Tante Françoise concède un "Je vois" très éloquent ( elle va m'appeler pendant cinq ans "Le parasite") puis, presque à regret mais éducation oblige, avec toute la distance nécéssaire
: "enchantée."
Je jubile intérieurement. J'adore ça. Il y a un réel plaisir à être Martien. Je me tourne vers un petit vacarme naissant vers la porte du salon. Ce sont les enfants.
Ha, c'est dommage. Je n'aime pas les enfants. Enfin, je n'aime pas les enfants quand ils sont avec leurs parents. Cette espèce d'attention obligatoire sur les "petites créatures", la mythologie infantile des couches-culottes-petits-pots et le regard extatique des mères prêtes à tout subir pour la survie de l'espèce. Oui, je sais. C'est normal.
Ceux-là sont en tous points comme tous les autres : ils courent autour de la table, glapissent et hurlent sous le sourire mieilleux maternel avec indulgence coupable. Mais il est vrai que c'est Noël.
Lorsque que je me dirige vers le salon sur l'indication de la vieilel indiennne, j'entends venant des mères :" Alors ? C'est lui qui remplace jean-Pierre ? Il te plait à toi ? Moi j'aimais mieux l'autre.."
Dans le salon trône, sur sa chaise roulante, "Le Scientifique". Il s'agit d'un vieil homme. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais tous les vieux se ressemblent quand ils sont calés dans leur rôle de vieux. Comme si il n'y avait pas "des vieux ", mais l'incarnation Du Vieux. Cheveu rare, pâle comme s'il allait vers la crise cardiaque, la main cireuse, le doigt tremblant, l'oeil vitreux, le poil raide. Je m'incline. La vieille indienne qui lui sert d'épouse hurle, comme tous les sourds : "c'est le nouveau de Bouli !". Il hoche la tête. La regarde, me regarde et dit :
-" Ha. Encore ?"
Je lui serre la main. Tante Françoise s'est glissée derrière moi. Elle m'écarte.
-" Il ne faut pas le fatiguer."
Dans le ton, on devine tout le reste et c'est délicieux.
On sent que tout est en place, chacun dans son rôle. Eyt surtout elle dans le rôle de l'intendante. On s'occupe de Pépé qui doit se comporter en pépé parce qu'il a une sonde. Elle me dira plus tard : "Vous savez ce que c'est de vider une sonde ?
C'est une responsabilité."
Tante Françoise n'est pas mauvaise. Elle est responsable. Elle s'occupe de tout, veille à tout, sans compter ni son temps ni sa peine. Debout à cinq heures et demi. Opérationnelle à six pour vider la sonde de pépé tandis que l'Indienne écoute la radio, puis elle va mesurer attentivement le café qui sera moulu par Marie sous son oeil expert.
Tout le monde est là. On s'assoit.
Récapitulons.
Il y a, en bout de table, à ma gauche, la grand'mère, que j'appelle l'Indienne. Merveilleuse face finement ridée, pleine de malice et d'esprit. Ancienne directrice d'école, elle est sourde: son appareil pend sur la poitrine. Elle le tripotte régulièrement en hurlant "Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? Cet appareil ne marche pas bien".
Au bout d'un quart d'heure on comprend qu'il marche très bien mais qu'elle n'a pas envie de répondre.
A côté d'elle, sur le même rang que moi : Pépé.
Je ne le vois pas très bien mais j'aurais l'occasion de discuter avec lui le lendemain, et très longuement sur sa lutte contre le B.C.G. Suit un couple ordinaire dont je ne saurais rien, Bouli directement à ma gauche et à ma droite Jean-Louis, père de Bouli, Carola, sa femme, mère de Bouli, femme élégante et sobre qui pourrait faire penser à Charlotte Rampling. L'autre bout de table est réservé à Tante Françoise, proche des fourneaux, et, de l'autre côté de la table, face à moi, le couple dont l'homme est protestant , et deux autres couples que j'aurais pu croiser si j'avais fait du Camping à Collioures, et dont j'ai zappé les noms.
Reste Marie : une ombre née dans les murs, attachée au lieu comme le lierre de la cour.
Ha, c'est vrai, il ne faut pas que je parle de l'arbre de la cour.
Jean-Louis, le père de Bouli est un homme plutôt charmant, d'une cinquantaine d'années, de belle stature. Il travaille à L'unesco sans que je sache ce qu'il y fait vraiment. Il me parait assez émotif, mais je ne peux juger de rien par manque d'information. Il peint très bien, avec sensibilité. Il m'a montré pendant le champagne.
Et d'ailleurs -de mon strict point de vue-, toute cette soirée est sous le signe d'une émotivité sourde et étrange, qui se manifeste par de toutes petites choses : un geste evoqué, une phrase non terminée, un regard qui tombe, un sujet volontairement omis. C'est comme si tout le monde allait pleurer d'un coup, sans qu'on sache pourquoi. Comme si quelqu'un venait de mourir et qu'on s'efforce, justement "de ne pas en parler". Je pense à un film de Bergman. On sent le plaisir d'être ensemble, mais avec un arrière plan de non-dit, de reproches retenus ou de grand malheur qu'on dépasse volontairement mais qui traîne tout de même son évanescence.
Brutalement, la voisine qui me fait face lance : "Vous allez vous marier avec Bouli ?"
Syncope dans la salle. Attente. Elle a dit ça comme elle aurait dit : "bon alors, maintenant ça suffit, il FAUT que quelqu'un l'épouse !"
Sans réfléchir, je réponds : "Il faudrait d'abord que je divorce."
Immense silence. Grosse gène.Chacun plonge dans ce qu'il peut.
Re-silence.
Puis, la même, sur un air enjoué :
-"
Ho, à présent, ça peut aller vite. Je connais un très bon.....( elle regarde sa voisine)..avocat. Mais enfin, on n'est pas obligé. Évidemment." Elle baisse les yeux enfin, ayant perçu la réprobation.
Marie sert la soupe de potiron avec douceur. J'essaie d'imaginer ce qu'est sa vie. Je pense au renard du "Petit Prince" : "Si tu m'apprivoises, tu es responsable de moi ". Sans âge. La femme est belle dans son insignifiance. Si je devais peindre la Vierge, je la prendrais comme modèle. Elle n'est que service, entièrement plongée dans son acte de service. Elle ne demande rien. Et elle n'a rien. Pas même un regard. Elle verse dans mon assiette, avec précaution et profonde honnêteté.
Je dis : "merci madame".
Elle s'enfuit vers le service suivant.
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