Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

UNE HISTOIRE D'AMOUR

De l'amour

Tout, je le sens, est plus profond que ma pauvre intelligence ne peut saisir. Imagination et sensibilité peuvent se figurer une sorte de carte de ce territoire inconnu, mais plus j'avance et plus je trouve de subtilités incroyables dans ce jeu qu'on appelle "La vie". J'avoue que, même si je ne crois pas en "Dieu" tel qu'on le définit habituellement, je lui reconnais une intelligence stupéfiante. (L'alternative serait que je sois d'une égale bétise stupéfiante, mais heureusement, aucun imbécile ne peut s'extasier sur l'intelligence : il ne la voit pas).


Alors que je suis en train de plancher sur les décors et costumes de "Troilus et Cressida" dans la Creuse, Jean-Pierre, le garçon que j'ai vu tout d'abord en rêve (voir l'épisode Bubutz), vient me visiter en compagnie d'une jeune femme magnifique avec qui il a une aventure depuis plusieurs années. Ils sont tous deux issus de l'école de Robert Hossein et travaillent au Théâtre du Puy-en-Vellay. Le jeune homme, toujours aussi beau, parait perturbé et me demande de m'occuper d'elle. je ne vois pas en quoi je peux être utile, mais je note. Outre que je préfèrerais m'occuper de lui. Mais bon.
Honnêtement, je ne vois pas d'avenir dans la Creuse. Le paysage est superbe, mais tous mes contacts sont à Paris. Je fais construire le décor par le menuisier du village, certes, mais la costumière est au théâtre, je ne sais pas conduire et les voyages en trains sont fastidieux. De plus, mon pied est froid, j'ai mal, je me sens piégé, sans avenir. Il faut que je me sauve.
Cela signifie bien sûr d'abandonner Simone sur place. Mais que faire d'autre puisqu'elle ne veut pas revenir dans la capitale.
L'image qui me vient alors est simple : "neuf mois dans ta mère, c'est la vie. Plus c'est la mort."
Bien entendu, je comprends que Simone 2 a terminé le travail de Simone 1, que j'ai une chance folle d'avoir été aimé de la sorte. Mais la suite attend. Il faut s'arracher.

L'éducation est indispensable pour tenir les faibles, mais la culture est bonne. Je veux dire le goût de la Culture est une chance incroyable. Cocteau disait : "tout a été dit, mais comme personne n'écoute, il faut toujours recommencer". C'est comme si une voix me sussurait :
Tout est là. Tout a déjà été vécu. Le chemin que tu prends a déjà été pris. Tout ce que tu vis a déjà été vécu. Certes, il y des différences. Crois-moi, elles sont minimes.
Partir. Revenir.
Claude Lelouch ne dira pas le contraire.
Puisque je suis à Paris pour mener Troilus à ce qui sera son échec, j'y reste.
Une brosse à dent et rien d'autre. Tu as trente-cinq ans. Tu es un vrai perdant. Tu n'as pratiquement rien fait et le peu acquis, tu l'as perdu. Pauvre con.
Et te voilà chez tes parents. Ceux-là mêmes qui ne comprennent rien à ta vie. Et qui s'inquiètentt.
Alors, arrive la créature.

Elle a le même âge que toi. Elle est infiniment belle. Une juive chevelue aux yeux verts. Douce et tendre. Intelligente. Cultivée. Magnifique. Elle te dit : je veux faire l'amour avec toi.
Bien sûr, toi c'est probable, tu sautes sur l'occasion. Mais moi je ne comprends pas. D'abord, je trouve les femmes encombrantes par leur désir d'enfant et ce qui en découle. On finit toujours par arriver là. Et je n'en veux pas. Ensuite, pourquoi moi ? Il y a des millions de types qui sont plus adéquats que moi et qui ne demandent que ça. Je ne sais même plus où j'en suis ni pourquoi j'y suis. Qu'est-ce que c'est que ce cadeau ? Est-ce que j'en veux ? Je veux seulement qu'on me laisse tranquille.
En tous cas, elle, elle croit que je peux quelque chose pour elle. Elle me le dit. Et comme elle vient de rater son train, elle annonce qu'elle va dormir chez moi.
Chez mes parents ?
Parfois - je ne sais pas si c'est la même chose pour tout le monde - je crois percevoir au travers de mes refus d'épreuve des motifs de passer outre. Comme si une voix me soufflait qu'il est indispensable de passer par là pour accéder à la suite.
Je ne peux pas coucher avec elle. Je n'en ai pas envie et j'ai tous les motifs pour ne pas le faire. Je ne comprends pas où on va. Ni ce qu'elle veut, ni pourquoi elle le veut. Surtout pas ce qu'elle attend de moi. Une heure plus tard, elle manifeste son mécontentement et on discute.
-" Pourquoi tu ne me désires pas ?"
-" Parce que je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Pourquoi comme ça ? "
-" Je ne te plais pas ?"
-" Ce n'est pas le problème. Je ne fonctionne pas comme ça. Je ne sais pas ce que tu veux réellement."
-"Je te veux."
ouah.
-"Pourquoi faire ?"

Avec le temps, j'imagine avoir compris. Je n'en suis pas certain.
Voilà l'histoire : Elle est la fille ainée de quatre enfants. Deux filles, deux garçons. La mère est d'origine juive allemande. Les grands parents sont morts à Dachau. Chaque nuit, elle rêve qu'elle est dans une file de femmes nues qu'un officier nazi visite, choisissant celle qui va faire son quart d'heure érotique. Elle est terrorisée et tente de se faire le plus invisible possible. Dans la séquence suivante, elle a tué son enfant et hurle de douleur. La plupart du temps, elle se réveille en criant sur le lit et il faut la calmer, la faire revenir aujourd'hui.
Il ne m'est pas vraiment difficile de la suivre : elle me ressemble. Je ne sais pas ce qui en moi la comprend, mais je la comprend. Mais évidemment, je ne sais que faire.
Parfois, lorsqu'elle me parle, elle s'arrache les sourcils et quelques cheveux, les entasse dans un cendrier. Plus tard, mine de rien, elle y met le feu avec son briquet, hume l'odeur de brûlé et murmure : "J'aime cette odeur, pas toi?".
Je la prends dans mes bras. Qui est-elle vraiment ? Qui suis-je moi-même ? Qui sommes-nous ? Qu'est-ce qu'il y a derrière les choses ?
Alors, nous parlons. Elle veut se raconter, mais je ne veux pas qu'elle se vide. Je veux tous les détails. Comme un film qu'elle va reconstruire : la position des chaises, des murs, la description de tous les éléments. Elle sort d'une relation à la fois désastreuse et magnifique avec un garçon qu'elle décrit comme superbe et indifférent, qui n'hésite pas à la frapper. Elle pourrait faire un superbe roman sur la passion, comme celui de Christiane Rochefort : "Le repos du guerrier". Où l'histoire commence-t-elle ? J'écoute et ne pose de questions que pour préciser les détails visuels. J'ai toujours aimé l'histoire des gens. N'importe quelle histoire, n'importe quel gens. Ce ne sont pas les gens qui sont éventuellement ennuyeux, mais notre compréhension qui pèche. Nous y passons des heures et nous baisons furieusement, trois ou quatre fois de suite après. Jusqu'à l'épuisement.

Grâce à elle j'apprends à écouter. Une écoute active. Je n'ai jamais participé à une telle reconstitution intérieure. D'habitude, on subit plutôt ce que l'autre a à dire, on y cherche des motif de répondre pour se raconter soi-même. Grâce à elle j'apprends à aimer, à se désister pour l'autre, à se donner et à tout recevoir. Et non pas recevoir parce qu'on le veut, mais parce qu'on devient ouvert et intéressé par ce qui se passe. Quasiment béant. Puisque son histoire lui interdit d'être désirée, je suis l'homme adéquat. Elle fait tout, veut tout et m'emporte dans sa galaxie. Elle ficelle sur le lit, me dispose et décide. Quoi qu'elle fasse.
Je suis d'accord.
Évidemment pas tout. Je ne veux pas d'enfant.

Tout cela vaut pour les nuits.
Je trouve assez vite un appartement contigu à celui de ma soeur et tente de me reconstruire. J'en ai besoin.
Malheureusement, le jour, ma beauté se montre désorganisée. Elle veut écrire des pièces de théâtre dont elle ne pose guère que les premiers mots, la plupart du temps incompréhensibles, comme si elle voulait dire et ne pas dire en même temps. Beaucoup d'artistes croient faire de la poesie en embrouillant les choses. La vraie poésie ne vient pas du poète mais de l'auditeur. Elle est pleine d'exigences et de prétentions bloquantes. Refusant d'être imparfaite, il lui faut tout refaire perpétuellement, en s'emberlificotant dans les concepts. Je m'aperçois qu'elle stagne dans un univers émotif où tout se mélange et s'y débat tant qu'elle finit par s'y noyer. Peut-être que pour le moment, son motif de créer n'est que celui de convaincre ses parents de sa valeur ?

Montal

Je crois comprendre la vraie raison de notre rencontre : toute à son émotion non dite, elle veut capturer ma facilité de dire et de conceptualiser. Mais elle ne veut pas qu'on lui apporte. Elle veut l'acquérir. Malheureusement, elle s'y prend mal. Elle revendique l'attention sans savoir la capter.
Nos heurts sont fréquents, puis de plus en plus fréquents. Et c'est normal. Je suis moi-même parfaitement égocentrique et ne partage le terrain qu'avec difficulté. Elle part en vrille, pique des crises, hurle, me jette les choses à la tête. Et comme je me sens débordé, je la jette dehors. Nous rompons pratiquement une fois par semaine...pour nous retrouver de même, dans la fureur passionnelle aussitôt après.
Cela dure cinq ans et cinq avortements. Cinq ans pendant lesquels les ruptures sont égales aux réconciliations. Restent les voyages dans sa famille.