Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Mon compagnon de cabine est agé de vingt-cinq ans.
Légèrement plus petit que moi, chevelu bouclé brun, assez mince, allure romantique chemises bouffantes, longs doigts sur une guitare qu'il ne quitte pas, il se révèle agréable. Plutôt bon chanteur sur des textes où le lyrisme célèbre la femme innaccessible.

Tout cela tombe plutôt bien puisque sur le pont se produit Jacqueline Aimé, avec sa fameuse Lune Noire.


Agée de cinquante sept ans, elle est superbe. Hyper-brune aile de corbeau, cheveux au vent, port de danseuse classique, le geste élégant et précieux, elle clame les bienfaits d'une trigone Pluton-Lune Noire, surtout si elle se trouve aussi au carré de vénus. Elle dit souvent " Carré mon Pluton", ce que je traduis par "carrément Pluton", ce qui, je l'avoue, ne veut rien dire pour moi, sinon qu'elle se prend comme référence.

Autour, en cercle, une dizaine de personnes, bouche bée, l'écoutent avec admiration. Je gage qu'ils ne comprennent pas mieux que moi, mais l'oratrice est superbe et convaincante.
A cette époque Jacqueline travaille sans Joelle de Gravelaine, avec qui elle a produit plusieurs ouvrages. Les deux femmes passent pour des spécialiste de la Lune Noire, alias Lilith, dont elles font une sorte de principe de révolte féminine, sans que cela soit réellement très clair.

Colombe Pringle, qui écrira l'article pour "Elle" définit assez bien la situation : " jacqueline Aimé, une élève d'André Barbault, qui fait des conférences dans différents cercles ésotériques, a écrit "La révolution Française expliquée par les astres" ( je craque !) Mais à l'unique conférence à laquelle j'ai assisté, elle parlait de la Lune Noire ! Et la Lune Noire, quel dégat ! En effet, pourquoi les femmes essaient-elles de se libérer en luttant copntre les astres ? C'était inscrit dans le ciel, que nous serions meneuses, mais ailleurs, autrement. A la maison, quoi ! Inutile de se battre pour l'égalité. Des femmes d'une autre génération l'écoutent bouche satisfaite, et moi, et moi, ça m'agace ce discours réactionnaire, excusé somptueusement par une Lune Noire trop capable. A la table "réservée", le soir, nous en parlerons encore, à peine le temps d'être sûres de nos désaccords et de passer la fin de la croisière à nous éviter..."
Pour qui connaît Jacqueline, le commentaire de Colombe est le fruit d'un total malentendu. Elle est exactement le contraire d'une femme soumise prônant la soumission. Élevée bourgeoisement par une mère dont elle avoue qu'elle était totalement stupide, admirative d'un père superbe affolant ses maîtresses, elle a grandi dans l'idée qu'elle était aussi bête que sa mère. Il est vrai qu'il y avait de quoi craindre. Elle part donc très vite de la maison pour épouser un architecte qui lui fait deux enfants. Puis elle s'aperçoit qu'elle ne l'aime pas. Elle le quitte avec les deux enfants pour un autre architecte, qui lui fait une fille de plus. Puis elle s'aperçoit qu'elle ne l'aime plus et décide d'aller élever ses trois enfants toute seule. Divorce. Et liberté. Elle l'ignore à ce moment, mais c'est bien là une des caractéristiques Lune Noire dans toute sa splendeur.

Jacqueline a toujours été une belle femme. On peut dire : une des plus belle femme de Paris. Et quoiqu'elle craigne de ressembler à sa mère, elle n'est pas bète du tout. Simplement ignorante. Elle décide d'apprendre, de se battre pour survivre seule. Elle découvre l'astrologie, en tombe amoureuse et simultanément de Jean Carteret et progresse vite sur son chemin. Elle parvient ainsi à se faire une place dans la littérature qui, même si elle n'est pas très haut placée, y tient tout de même sa dragée haute.

Quoiqu'il en soit de cette fichue Lune Noire, Jacqueline est là, sur le pont, magnifique dans sa robe de mousseline coq de roche comme des ailes de feu autour d'elle.
Mon compagnon de cabine, qui se prénomme Pierre, baille d'admiration.
Elle a fini sa conférence, les convives s'égaient. Pierre s'approche et lui glisse à l'oreille:
-" J'ai envie de faire l'amour avec vous".
Tellement surprise, elle reste bouche bée, le toise comme si elle avait vu Pluton en personne. Elle me jette un regard interrogatif. Je souris, pour la rassurer. Elle envoie sa cigarette par dessus bord.
-" Bon, alors, on y va tout de suite..", souffle-t-elle brutalement.
Ils sortent de scène. Je reste seul sur le pont et rapidement accosté.
-" C'est bien vous, madame Irma ?"
-" Absolument. Un petit coup de Tarot ?"


Jacqueline à cinquante sept ans. Qui dit mieux ?

Samedi matin, nous approchons d'Alexandrie, d'où nous prendrons un car pour Le Caire.
La veille, nous avons eu droit au bal masqué et ensuite, dans le club du dessus, nous avons dansé le disco jusqu'à trois heures. L'arrière petite nièce de Jules Verne s'est lancée dans des incantations pour faire cesser le roulis. j'ignore si ça a fait de l'effet. Je me suis écroulé avant. Pierre n'était pas dans la cabine. Maintenant, il est huit heures du matin. Cassé, j'avise Judith, devant son petit déjeuner. Je m'assois à côté d'elle en soufflant.
Elle grogne :
-" Sur un bateau, le temps n'a plus la même importance, tu as remarqué ?."
Sa voix est effroyable, rauque. Elle poursuit :
-"C'est comme une parenthèse, une bulle au dessus de tout. On ne sait plus ce qui se passe ailleurs. On ne sait plus d'où on vient, à peine où on va. C'est le triomphe du présent."
Je trouve ça très profond, probablement vrai. Mais il est trop tôt pour moi.
Elle avise le serveur, le hèle. Il vient à pas feutré. Elle demande :
"Vous avez du rosé ?"
Le serveur ouvre des grands yeux.
"A cette heure là ? "
Elle lui envoie une bouffée compacte.
-" Pourquoi, vous n'avez pas été livré ?"
Puis, à moi :
-" Tu n'as pas l'impression d'être vieille ?"
Je soulève mes lunettes noires.
-" Vieille ?"
-" Bon. je voulais dire : vieux. Hors d'âge. Comme mes robes, comme Mathusalem, comme si tu avais vécu dix mille vies, comme si ça t'était interdit de mourir, fatigué et immortel. Tu vois ce que je veux dire. Me dis pas que tu ne sens pas ça. Ho, putain. J'ai mal aux cheveux."
-" Peut-être... oui, ça m'arrive. J'ai l'impression d'être amnésique. Non. En fait, j'ai plutôt l'impression d'être mobile dans un monde fixe. Eux, ils restent et moi je passe."
Le serveur revient avec une bouteille de rosé, qu'elle inspecte. Elle opine, se sert une bonne rasade, respire et avale cul sec.
Elle fait claquer sa langue.
-" La vache. ça dépote. Faut pas être à jeun pour philosopher. C'est mauvais pour les artères."


j'ai fatalement sympathisé avec Jacqueline, chaque fois qu'elle me croise, elle demande :
-"Tu as vu Pierre ?"
Elle prononce le prénom magique avec une suavité intense, lui donnant une importance incroyable. Visiblement c'est une affaire qui roule.
Lorsque je croise l'objet de l'admiration, je lui sussure :
-" Devines qui te cherche ?"
Il sourit béatement, dans son costume romantique, serre sa guitare contre lui.
-" Je sais..."