Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste

Première escale : Malte


Le Massalia  

A Toulon, vers 16h30, les 560 passagers se rassemblent autour du Massalia, glorieux paquebot des croisière Paquet, et commencent à monter à bord. Ils ne sont pas tous branchés dans les cieux. Une petite centaine seulement, qui vont devoir égayer les autres. Il y a de tout : astrologues, bien sûr, Kabbalistes, spécialistes du Tarot, numérologues, Sophrologues. Il y a même la petite nièce de Jules Verne et une rebirthologue ( qui vous fait remonter avant la naissance) dont un "ligne de la main" annonçé qui, c'est décidé, ne viendra pas. Ce n'est pas que mon "Mage intérieur" n'y connaisse rien, mais les lignes de la main ce n'est pas rigolo. Faut tripoter tout le monde. On nous distribue nos cabines, j'écope d'un chanteur famélique et tout chevelu, et à dix-neuf heures, pour l'apéritif, nous nous présentons au public, sur la scène de la salle de danse. Je comprends vite qu'on peut faire ce qu'on veut. Notre ami Gilbert, plutôt beau gosse un peu massif, est vite dépassé par sa propre organisation. Comme chacun se présente en annonçant tout de suite qu'il n'est pas "Madame Irma", je confirme lorsque c'est mon tour :
-" Chacun ici vous à prévenu qu'il n'était pas Madame Irma. C'est vrai. Et c'est normal puisque Madame Irma, c'est moi. Pas de problème donc. Dès que vous me voyez, sur le pont où ailleurs : draguez-moi et je vous tire les cartes. Tant pis pour vous."
Grand éclat de rire. Applaudissements. Comme ça, tout le monde me connaît. On saura tout de suite qui me hait et qui m'aime.
Mais ça passe plutôt bien. Chacun se promet de me faire passer un sale quart d'heure dans les coursives. Bigre. 400 personnes. Pire qu'à Barbès.



Plus tard, Judith passant souplement près de moi pendant que j'officie, murmure : "alors...on s'empoisonne lentement ?" Puis elle ajoute :
-" Un jour, on découvrira que tout cela avait un fondement. Ce ne sera probablement pas ce qu'on imagine. Nous n'avons pas fini d'explorer le terrain humain. Mais il faut attendre les choses là où elles sont."

Mercredi 10 mars 1982, 16h30 : superbe arrivée à Malte sur le port de La Valette dans le soleil couchant. C'est à mettre au rang des merveilles totales.



il faut encore passer par Alexandrie pour atteindre notre Athénien provisoire.

I

Pour le moment, je suis sur le pont, face à un homme d'une trentaine d'années qui pense jouer avec moi. Je vois très exactement ce qui se passe dans son jeu, mais il ne veut pas le dire. Il veut me tester. D'autre part, si j'ai confiance en ce que je vois, je ne voudrais pas me tromper d'interprétation. Donc c'est entre nous un jeu de chat et souris. J'avance un pion. Il sourit, avance le sien. Il faut dire que l'affaire est amusante. D'après moi, il est amoureux de son patron, qui le lui rend assez bien. Le problème est que le patron est marié et que sa femme est dans l'affaire, non pas majoritaire, mais capable de poser des problèmes à l'entreprise. D'après moi, elle se doute de la chose, n'y est pas totalement hostile mais veux préserver son avenir, ce qui est justifié.
Dit comme ça, c'est simple. Mais rien n'est jamais simple avec les humains.
Ma règle, mon éthique, dans un cas comme celui-ci est de ne rien brusquer, jamais. Je me considère comme invité chez la personne. J'ai le droit de tout voir, de tout regarder, mais aucun droit de déranger quoi que ce soit. Le psychisme humain est une oeuvre d'art qui se construit dans le plus délicat des équilibres. C'est comme un échaffaudage de cristal. Il ne s'agit pas d'aller faire l'éléphant.
Par conséquent je dois avancer avec délicatesse et sympathie.
-" Vous vous entendez bien avec votre patron. je vois une grande affinité. Et d'ailleurs avec son épouse aussi, qui ne vous est pas hostile..."
Notons que je dis tout mais ne dévoile rien.
Il baisse le nez, sourit.
-"Oui, c'est vrai nous nous entendons bien. Mais si sa femme m'aime bien, c'est mieux."
Il y a là une hésitation que j'interprète aussitôt. Il craint qu'elle ne considère cette liaison comme une trahison d'autant plus grave qu'elle lui porte de l'amitié.
Je m'engouffre :
-" C'est une femme intelligente. Elle a seulement peur de mettre son avenir en danger. Il y a sûrement moyen de faire au mieux. Le mieux étant toujours l'amour et la compréhension, non ? "
-" Je l'espère".

Voilà. Il n'y a rien eu à déranger, mais tout est dit.

Autre cas. Un très beau souvenir.
Une femme d'un soixantaine d'année, digne et cheveux blancs joliment coiffés. Nous disposons les cartes. Aussitôt, me voilà happé par un flux rapide. je m'entends lui dire des choses à la limite de la rupture d'éthique. Je lui parrle de l'égoisme involontaire, des conséquences que cela implique, autant sur le plan privé que sur celui de l'histoire. Sur le fait que l'inconscience n'est pas l'innocence et que les conséquences de nos actes se moquent bien que nous nous soyons réformés entre temps ( Nietzsche)...etc; etc...
Puis le flot s'arrète. Je lève le nez, presque honteux. Je vois qu'elle pleure.
Je m'alarme :
-"Je ne voulais pas vous blesser.."
Elle m'arrète d'un geste.
-" Non. Ecoutez moi. Quand on est riche, personne ne vous dit jamais la vérité. Trop de gens dépendent de vous, qui craignent de vous déplaire. Ce que vous m'avez dit est vrai. je le vois. J'ai toujours vécu en égoiste. J'ai des raisons à cela, mais ce n'est pas une raison. Riche, vous n'avez pas d'amis. Je vous remerçie."
Le lendemain soir, elle dit : regardez."
Elle a fait mettre une bouteille de champagne à chaque table.