Georges Faget-Bénard
Peintre graphiste
 

La guerre des roses rouges

Les mecs

Un mec est pour moi un vrai mystère. Ces espèces de choses muscleuses en short qui courent après des ballons, poussent des cris rauques et font la parade devant les filles me produisent un effet extraordinaire. Je les trouve à la fois ridicules et magnifiques sans pouvoir décider ce qui l'emporte. En tous cas, ils sont hors de mon univers. Je ne me sens pas femme. Cette idée m'est une horreur. Je voudrais être un mec, mais je ne sais pas comment on fait pour arriver là. Du coup, à quatorze ans, j'en fait onze, tentant de freiner pour ne pas avoir à décider. Et d'ailleurs, je prévois vaguement que mon père n'acceptera jamais un autre cerf dans sa forêt, à moins qu'il ne soit conforme à son plan. Tout est trop compliqué pour moi.
-" Tu vas voir, il est riche et beau...il revient du Brésil...ha, si tu pouvais lui ressembler...Il arrive demain."
Les mots de ma grand'mère tournent dans ma tête. J'ai l'impression que Dieu arrive et c'est horrible. Il va voir que je suis un rat, c'est forcé. Et si Dieu ne m'aime pas, c'est pire que tout. J'ai honte. Je veux me cacher sous le lit, disparaître.

Le port du Câteau d'Oleron Le lendemain je suis en avance. Mon grand'père dit "C'est bien".
J'apprends que le vélo est pour le nouveau venu. Sa mère a envoyé l'argent pour qu'on en achète un.
Le long de la descente vers le port, je suis absolument vide. A peine si je saurais dire mon nom. Cette rencontre a pris un tel sens symbolique qu'elle me dépasse. Il s'agit là - sans que je sache pourquoi ni comment - d'une sorte de procès sans crime duquel je sortirai mort ou vivant.
Je crois plutôt que c'est mort. Je suis tellement vide que je suis sûrement mort.
Nous attendons sur le quai. Au loin s'approche la silhouette encore lointaine de l'Aquilon. C'est le premier juillet. Il est neuf heures quarante-cinq. Le soleil tape déjà.

Après avoir contourné la balise, le bateau vient accoster. Chacun en descend.
Il n'y a qu'une seule personne qui peut être lui. Je sais qu'il a quinze ans, puisqu'il a un an de plus que moi, mais il en parait largement dix-sept, ce qui creuse l'écart : j'en parais douze.
C'est raté.
Il saute sur le quai, tire sa valise et nous fait un signe de la main.
La grand'mère ne s'est pas trompée. Il est magnifique. Aussi blond que je suis brun, aussi large que je suis maigre, aussi clair que je suis sombre, aussi souriant que je me sens triste.
L'oeil est presque vert, le menton un peu triangulaire, le muscle long, le cou bronzé dans la chemise ouverte. Je prends sa valise.
-" Non, ça va aller",dit-il gentiment, "Je peux la porter".
L'Aquilon
Le mec Mais j'insiste. Il discute avec mon grand'père. Trois Georges sur le chemin. Georges tout court est mon grand'père, l'autre sera "Le Grand Georges" et moi, forcément "P'tit Jo".
A la réflexion, le sentiment qui m'habite est étrange. C'est une sorte de nostalgie. C'est un peu comme si je m'étais trompé de corps dans le Grand Vestiaire de l'au-delà. J'aurais dû choisir celui-là. Pas un seul instant je ne pense à travailler sur moi-même, ce qui serait possible : tout est possible. Non. Je suis devant lui comme quelqu'un qui n'a pas les moyens de s'offrir une Roll's et qui bave d'admiration autant que de dépit.
-" ça va ?" demande-t-il.
Il me faut un instant pour réaliser qu'il parle de la valise.
-"Oui, oui, très bien.", réponds-je.

Nous arrivons bientôt rue Béranger, juste après la place des fêtes.

A table, après l'apéritif, il raconte son aventure Brésilienne. Je n'entends pas grand'chose. J'ignore où est le Brésil et je m'en fous. Il est vif et animé, souriant, plein de charme, en pleine santé. Il est à mes yeux une sorte de chef-d'oeuvre de la vie. Il représente la vie. Il EST la vie. Je n'ai jamais vu ça. Mes copains de l'école sont complètement banals à côté de lui. Peut-être pourrait-il se rapprocher d'un acteur, un genre de Hardy Kruger sportif.

Il doit y avoir un truc comme ça dans le mâle qui, lorsqu'il trouve plus mâle - ou plus gagnant, ce qui revient au même -, se donne à son idole, s'offre au gagnant, s'identifie au point de crier dans un stade : "ON" a gagné, alors qu'on n'a rien fait du tout sinon admirer. Lorsqu'un mec se trouve face à plus fort que lui, plus compétent ou plus charismatique, il ne discute pas et obéit.
Nous avons fini de manger. Il demande : -" Mon vélo est là ?"
Georges acquiesce
-" Oui, je l'ai acheté la semaine dernière. Beau modèle, avec cinq vitesses".
Le Grand Georges se tourne vers moi :
-" Tu montes sur le cadre ? Tu vas me montrer le coin."
Il s'assoit sur la selle, ouvre les bras pour que je puisse passer, me soulève sur le cadre et referme le tout sur moi.
Nous partons.
Certains chiens sont comme ça : fiers d'être dans le panier. On les voit à l'avant des vélos, le nez au vent, dans un état de fierté absolue. Ils sont dans l'importance du maître, ils sont DANS le maître. Être dans ses bras c'est déjà être en lui, avec lui. Je n'ai connu ça qu'une seule fois : sur les épaules de Charles le long de la rue Damrémont, le nez dans ses cheveux. La seule fois où j'ai cru avoir un père.
Nous longeons la plage sous les tamaris. Je tiens mon dos droit pour qu'il ne touche pas sa poitrine, les mains accrochées au centre du guidon pour ne pas le gêner. Il demande
-" Tu as quel âge ?"
-" Quatorze"
-" Tu fais moins."
-" Je sais. Et toi tu fais plus que quinze"
-" Mais on est mineurs tous les deux. Donc tout est permis"
Je ne vois pas le sens de cette mystérieuse phrase.
-" Tout quoi ?"
-" Tout ce qu'on veut. Ta chambre est à côté de la mienne, hein ?"
-"oui."
-" Et bien ce soir, quand on sera couché, je taperai au mur doucement. Et on se branlera en même temps".
Ouah, me dis-je.
-" Qu'est-ce que tu en dis ?"
-" Si tu veux."
-" Me dis pas que tu ne te branle pas."
-" Si, si. C'est pas ça. Je pensais que tu ne m'aimais pas...ou plutôt que tu n'allais pas m'aimer."
-" Quelle drôle d'idée. Tu es très mignon. T'as des yeux superbes."