| GILLES DE BEAUREGARD
Le petit paradis de la rue d'Anjou.
Gilles arrive à Paris dans les années cinquante après avoir obtenu son bac "avec indulgence coupable du jury", un permis de conduire arraché à son service militaire et, ayant servi la tradition, aspirant au 3e Régiment Estherazy Hoursard de Saumur. Comme il a lu Pierre Loti, il se dirige immédiatement rue du Colisée près des Champs Élysées et découvre le plus célèbre des bars d'alors :"Le Festival".
Le jeune homme pénètre avec ravissement dans
la vie nocturne Parisienne. Et voit qu'elle est bien différente de celle du jour. La vie sociale du jour possède des règles normatives tacites où chacun doit demeurer dans son rôle. Le boulanger, le facteur, le curé, l'ouvrier ou le "fils à Papa" ne présentent que des surfaces lisses, quasi impersonnelles. La nuit, les barrières sociales deviennent, quand on le désire, des ponts où l'on peut s'atteindre et où le masque tombe. Il ne s'agit pas de "faire du mauvais esprit", mais il arrive que le boulanger porte une petite culotte en dentelle, que le chauffeur de bus croisé dans l'anonymat du matin devienne une rencontre passionnelle le soir venu. La nuit, tout devient possible. Gilles y voit une véritable richesse et, de fait va constamment s'enrichir d'amitié sans que la surface n'en tremble. Et du moment que tout puisse reprendre sa place au matin pour préserver les apparences. Il le faut bien afin que chacun puisse croire au monde.
Il navigue ainsi au travers du tout-Paris - et au-delà - pendant la cinquantaine d'années qui va suivre tout en y opérant une sévère sélection, cultivant ce qu'il nomme : " Le plaisir aristocratique de déplaire". Il écarte impitoyablement les "folles-Opera", les snobs, les faux aristocrates, les "noblesses d'Empire" et tout ce qui génère l'ennui pour naturellement aller vers des artistes, peintres, chanteurs, comédiens, de préférence exotiques. "La noblesse qui descend des croisés, descend souvent des fenêtres..."
Tout cela n'empèche nullement sa modestie naturelle, car là encore, le personnage est paradoxal.
Il habite un petit appartement du Faubourg St Honoré suffisamment fonctionnel pour y recevoir sa faune préférée de Comtesses Argentines et de Princes Hindous, décoré avec chaleur, mais dans du mobilier "retour d'Egypte" strict, où, dit-il, on peut tout faire sauf la cuisine. Il n'y dîne jamais. En parfait cuisinoclaste, il a préféré agrandir la salle de bain et supprimer l'inutile surface. Le café est pris dehors, ainsi que l'oeuf dur. Il paraphraserait volontiers Mary Marquet, clamant : "Dîner seule au restaurant, c'est peut-être triste, mais seule chez soi, c'est sinistre et inconvenant ". Cela ne lui arrivera donc jamais. Le maximum de ses efforts culinaires vont se situer du côté du traiteur et de tous les restaurants du large périmètre : "Le Petit Vendôme", "Le Fiacre" et, plus tard, "Le Sept" animé par Fabrice Emaer, son voisin "le Colony" avec Gérald Nanty à la barre, rue Sainte Anne ou dînent chaque soir Roger Peyrefitte et Philippe Malagnac alors son "Ange" - qui sera ensuite protégé et choyé par Amanda Lear ; Manouche, l'épouse de Carbone l'Al Capone marseillais, Alice Sapritch et toute une joyeuse compagnie hautement Parisienne. Nous nous demandons avec étonnement comment nous avons fait pour ne pas nous rencontrer dans les mêmes endroits ? Question d'horaire ? Gilles prétend qu'après minuit, chacun vit sa vie sans contrainte.
Mary Marquet. Photo de Nicolas Treatt
Un matin de la fin mai 1985, Théodore appelle de Los Angeles pour annoncer qu'il a été dépouillé de ses papiers et de son argent, comme il l'avait présenti.
A ce moment-là, il est impossible de sortir l'argent de France. J'imagine donc passer par Gary. N'ayant pas son adresse j'appelle Gilles pour l'obtenir.
Comme nous ne nous sommes pas vus depuis 1978, Il m'invite à dîner.
Il imaginait voir apparaître un barbu chevelu et drogué. Je lui confie que chevelu, je peux, barbu cela arrive, mais bien trop soucieux de contrôle pour me laisser aller à la drogue. Je croyais trouver un bavard, je rencontre un homme attentif et ouvert. Je suis séduit par son mélange impossible et détonnant d'orgueil et et d'humilité. Il est réellement comme son décor. Murs bleu royal et or profond meublé retour d'Égypte bien défini. Chaque chose tenant sa place.
Je lui avoue que ce n'est pas du tout mon cas. Je surnage dans mes contradictions comme une tortue d'eau douce en pleine mer. Quittant ma femme, j'avais sans doute imaginé me reposer avec un homme, mais je rempile sans savoir trop comment ni pourquoi avec une créature fantasque et jalouse. La chose l'intrigue et le fait beaucoup rire. Heureusement, moi aussi. Nous décidons qu'il y aura quelques entr'actes bienvenus où il pourra m'arracher à ma tigresse.

Une soirée Beauregard rue D'Anjou. Le 19 décembre 1962
Aphorisme :
-" C'est juste une question de circonstances. Lorsque je mange une fraise, ce n'est pas pour emmerder les pommes. Mais quand j'apprécie le foie gras - ce qui est le cas - ce n'est pour autant que je vais épouser l'oie, ni la fermière."
Gilles est un compagnon inconstestablement agréable. Comme tout le monde, j'en suis certain, en rêve : sa philosophie tient en une phrase, que j'adopte immédiatement : "Entre deux choses agréables, autant choisir celle qui fait plaisir à l'autre".
Sa position sur les femmes est intéressante. Selon lui, une femme est utile dans le mariage, pour faire des enfants, mais dans la vie, à moins qu'elle ne soit représentative d'une position sociale, elle n'a pas beaucoup d'intéret.
Il ne s'agit pas de mépris.
La femme n'existe pas en tant que femme, pour Gilles. Mais en tant qu'être. Cet être féminin peut parfaitement tenir une conversation et d'être intéressant. Il va la considérer comme interlocuteur, mais pas comme femme. Étant donné que la plupart des femmes, précisément, revendiquent leur femellitude (pardon, Ségolène), il y a presque toujours un malentendu. J'ai remarqué qu'il est d'autant plus grand que la femme en question n'est pas autre chose qu'une femme, avec des trucs de femme, des minauderies de femme. Il trouve cela agaçant, inutile et superfétatoire. Je comprends ce qu'il voit. Le comportement dit féminin n'est pas la femme, mais une attitude supposément attirante pour le mâle. Cependant, je trouve, moi qu'il y a là beaucoup d'intelligence. On n'attrappe pas les mouches avec du vinaigre, n'est-ce pas ?
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